ACTE TROISIÈME
ROUSSEAU
Oui, c'est vrai, vous êtes comme d'habitude, après tout. Un peu plus, un peu moins de silence et d'indilférence, ce n'est pas une affaire, liais c'est justement cette façon d'être habituelle dont je souffre comme du pire malheur, et dont je me plains comme de la plus cruelle injustice.
.Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
ROUSSEAU
Oh! si; vous le savez bien. Voyons, de bonne foi, croyez-vous que je sois très heureux avec vous?
HÉLÈNE
Je n'ai pas une telle prétention.
ROUSSEAU
Ne raillez pas, je vous en supplie. Ce n'est pas le moment.
HÉLÈNE
Mais quelle querelle me cherchez-vous? Qu'est-ce que j'ai fait de mal?
ROUSSEAU
Vous le demandez? Voici. Quand je vous ai rencontrée, vous étiez la plus jolie et la plus délicieuse des jeunes filles. D'ailleurs seule au monde et aussi pauvre que moi. Je n'étais pas, je le sais, fort séduisant; mais enfin, je vous apportais mon travail, une situation honorable, un immense dévouement et un immense amour. Vous avez accepté cela librement. Certes, je ne pouvais attendre de vous qu'une bonne et loyale affection : mais cela, du moins, vous me donniez le droit d'y compter absolument par ce fait seul que vous consentiez à devenir ma femme. Il est évident que, dans ce contrat, vous apportiez plus
que moi, rien qu'en me tendant la main, — mais à condition de ne la point retirer. Or, c'est ce que vous avez fait dès les premiers jours de notre mariage. Cela est-il loyal"?... Répondez donc!
Ce serait trop difficile... Je m'expliquerais mal... Et puis, à quoi bon?
ROUSSEAU
A quoi bon? Mais à savoir où nous en sommes... à sauver l'avenir, s'il est encore temps. Oh! j'entre dans vos raisons autant que je puis. Je comprends que vous ayez éprouvé quelque mécompte après votre mariage. La vie que je vous offrais a pu vous sembler plus médiocre encore que vous ne vous y étiez attendue. Mais je ne croirai jamais que ce soit cela seul qui vous ait éloignée de moi : ce serait vous faire injure. Cette vie, du reste, par l'effort même que vous auriez fait pour l'accepter, vous y auriez trouvé quelque douceur. Et qu'est-ce que vous avez donc fait dans votre couvent si vous n'y avez pas appris l'amour du devoir? Le malheur, c'est que je n'ai pas su vous reconquérir à ce moment décisif. J'étais tout craintif avec vous; craintif par trop d'amour. Et puis, je n'avais pas le temps, je travaillais trop... J'ai continué.