‹ Théâtre de la peurChapitre 2 sur 50 · Revue de Paris · texte numérisé non relu

Revue de Paris

pas le courage de continuer l'étude d'analyse psychologique.

Tout cela était mis de côté, sans même qu'on s'en aperçut, et nous prenions feu pour le théâtre ; on discutait le plan de la pièce, on en traçait les grandes lignes, puis les détails, et on se promettait de l'écrire bien vite, ensemble.

A vrai dire, je dois avouer — et il ne m'en coûte nullement de faire cet aveu — que dans ces collaborations parlées, il n'y avait guère qu'une personne qui travaillait, c'était André de Lorde ; moi, j'étais plutôt un spectateur ; spectateur pas tout à fait passif peut-être, capable d'exprimer de temps en temps un sentiment qui agissait sur le jeu de l'acteur.

André de Lorde jouait bien exactement le rôle de l'acteur car il joue la pièce qu'il travaille, et c'est véritablement en la jouant qu'il i la crée, c'est par le geste et la parole qu'il I imagine.

Je le vois bien en ce moment.

Dans sa figure douce et tranquille, ses deux . yeux brillent: une idée lui est venue, et aus- ' sitôt il se lève, il est sur les planches ; il fait j les gestes, il va, il vient, parlant d'abon- ] dance ; il ne donne pas de voix, il ne cherche 1 pas le panache, il va discrètement, essayant [ les mots, les intonations, les attitudes, tem- I pérant son expression et n'en fournissant que ' ce qu'il faut tout juste pour son travail.

Qu'il soit ému à ce moment, il n'y a pas à en douter; les changements si prenants de sa voix, ses trouvailles de gestes et de mots le disent assez ; mais il reste constamment froid dans son émotion la plus sincère. Quoiqu'en dise Diderot, ce semblant de paradoxe est une vérité.

Il est sans cesse préoccupé de se juger, de faire comprendre à son collaborateur son ntention. Une tirade déchirante est interroni- Due brusquementpar un: «Qu'en pensez-vous,

her ami ? »

Et cela ne choque nullement, cela ne paraît lullement artificiel.

A d'autres moments, le cri d'angoisse est

uivi par un : « Ca ne va pas du tout... n'ous ne faisons pas attention à une chose :

'est que... »

Et là-dessus arrive un raisonnement très

aime et très lucide.

Toutes ces choses d'émotion et de réflexion

e mêlent comme chez un acteur, de manière former un état composite dans lequel des

ttitudes qui semblaient contradictoires font

u contraire très bon ménage.

Et je simplifie encore cet état pour le faire

lieux comprendre. Il ne contient pas seule-

lent des émotions pénibles et un travail de

ritique. A tout cela se mêle encore une joie,

i joie de produire, la satisfaction d'avoir mis

i main sur une scène ingénieuse, pittores-

que, puissante, l'entiiousiasme inspiré par la perspective d'une œuvre intéressante, de sorte qu'on est à la fois triste, calme et gai !

Par là. du reste, André de Lorde rentre dans la règle commune; mais ce qu'il y a d'un peu spécial dans son cas, c'est qu'il est, autant que Sardou et que Brieux, un auteur doublé d'un acteur.

Bien des fois, il m'a avoué que sa vocation, son désir le plus tenace eût été de faire du théâtre comme deux de ses parents, aujourd'hui tragédiens éminents.

Les circonstances de la vie ont entravé sa vocation. Mais celle-ci survit en lui, preuve que rien ne se perd dans le monde moral, et c'est en acteur qu'il compose. Comprenons par là qu'il n'est pas seulement habile à mettre une pièce en scène et à donner le la à ses acteurs, mais il faut ajouter — ce qui est plus important — que tout ce qu'il écrit est conçu d'après l'optique du théâtre; il n'a jamais dialogué une scène qui fût froide, grise, qui ne dépassât pas la rampe.

Son théâireest extrêmement vivant; il l'est, parce que cet auteur a compris à merveille en quoi consiste le rythme d'une scène, et ce qu'il appelle lui-même le mouvement.

Une scène de lui a un caractère musical ; elle a d'abord une certaine allure, lente ou rapide, logique ou désordonnée ; de plus, les répliques qui la composent forment un tout,

une synthèse, et il s'en dégage un certain mouvement qui monte, descend, s'arrête, reste suspendu, puis reprend. On constate ce rythme chez Sardou, chez Brieux.mais... pourquoi ne dirais-je pas tout naïvement ce que je pense? Nulle part encore je n'ai trouvé ce phénomène aussi marqué que dans le théâtre d"André de Lorde ; et le public en sent bien l'influence, car on peut après coup juger une de ses pièces, en désapprouver l'idée, le caractère esthétique, mais pendant qu'elle est jouée, surtout si on la voit pour la première fois, on est absolument pris, haletant.

André de Lorde a trouvé d'instinct cette perfection dans la forme dramatique des scènes, et il est. par conséquent, très fort sur la manière dont il convient d'exciter et d'entretenir l'attention du spectateur.

Mais je suis persuadé que, malgré toute l'acuité de sa critique, il ne sait pas à quelle hauteur il a porté le don du mouvement; et il refuse obstinément tous les compliments qu'on aimerr.it lui présenter à ce sujet.

Parlons un peu de son caractère, ce n'est pas indiscret.

Son caractère nous appartient ; on ne peut pas juger une œuvre de littérature sans avoir au moins un aperçu sur la mentalité et la sensibilité de son auteur.

Après la vie, la littérature est peut-être l'expression la plus fidèle de ce que nous sommes.

Je crois que, jusqu'ici, on a mal jugé le caractère d'André de Lorde. Dans un délicieux article qu'il a écrit sur son théâtre, l'illustre et regretté historien Albert Sorel commence par faire un portrait physique très piquant de notre auteur; il le compare à un petit abbé aux manières douces, polies, élégantes, mais un abbé d'un genre spécial, à l'aspect trompeur, qui cacherait une sorte de mystificateur.

Le mot n'est pas dit crûment, mais la pensée y est. Après avoir constaté le plaisir que André de Lorde éprouve à torturer l'àme de ses contemporains, Sorel insinue élégamment que ce n'est pas de sa part qu'un jeu, un dilettantisme de galant qui veut rire sous cape de la peur qu'il fait aux femmes. Que cette insinuation, si spirituelle, me parait loin de la vérité ! Si nous cherchons à nous imaginer quelle peut être la psychologie de ceux qui aiment à nous raconter des « histoires qui font peur », nous avons tout d'abord l'idée que ces auteurs-là sont des êtres bien trempés, exempts eux-mêmes des émotions qu'ils cherchent à produire en nous, et supérieurs, par conséquent, à leurs victimes.

Pour parler trivialement, les auteurs qui font peur seraient des croquemitaines. Mais l'histoire d'Edgar Poë, auquel on pense tout naturellement ici, nous montre que cette interprétation est bien erronée.

Poë est une pauvre loque humaine qui n'a excellé dans ces contes à émotion angoissante que parce qu'il était, par sa nature, préparé à subir les affres de toutes ces émotions. Ce cas éclaire celui d'André de Lorde, malgré les différences qui les séparent.

Je me le représente comme une nature sensible, qui, dès l'origine, soit par suite d'une éducation irrationnelle, soit par l'effet de circonstances inopinées, a souvent souffert d'émotions déprimantes. L'enfant, en devenant homme, garde toujours un p>eu de son âme. Chez le poète, la puissance des images et des émotions n'est souvent qu'une survie des premières années, une psychologie embryonnaire à laquelle la pensée adulte a trouvé une expression supérieure; le poète est un enfant qui a appris à s'exprimer en homme. De même j'imagine que, dans l'esprit d André de Lorde, il est resté comme un petit coin d'enfance ; ce n'est pas l'enfance radieuse du poète, avec ses illusions, ses images, ses élans joyeux qui a survécu en lui ; ce sont des émotions indéfinissables, démesurées, à teinte triste, avec de l'anxiété, des craintes superstitieuses, de l'angoisse, et, peut-être même, du doute. Il y a en lui un enfant qui a eu peur. Mais cet écho mystérieux de ce qu'il a été autrefois doit donner lieu à des effets bien compliqués, à cause du milieu où il se pro- '^'"^e. Ce milieu, c'est l'esprit d un homme

intelligent, mûr, très instruit, très averti des choses de la vie, très équilibré, très calme, er qui, en tant qu'auteur dramatique, manque absolument de naïveté.

Cet adulte se penche pour écouter ce gémissement, cette plainte d'enfant qui semble lui venir du passé; il trouve à écouter ces accents pénibles un intérêt et même un plaisir véritable ; il ne craint pas cette mélancolie; au contraire, elle lui plait, il la recherche, et même il se passionne pour elle, quand il s'aperçoit qu'il peut en tirer parti et en faire œuvre d'art.

C'est ainsi que notre talent est l'effet de causes cachées, inattendues, dont les unes sont des qualités, dont les autres sont des défaillances, presque des défauts.

Si André de Lorde n'avait pas conservé, dans l'intimité de lui-même, des impressions d'enfance douloureuse, il ne nous aurait pas donné tout un tliéâtre dont le caractère est si original et puissant.

Alfred Binet Directeur du Laboratoire de Psychologie physiologique à la Sorbonne.

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