‹ Théâtre de la peurChapitre 46 sur 50 · LE DOCTEUR LE PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR LE PRÉSIDENT

LE DOCTEUR (Entre, et allant au Président qui est en bras de chemise.)

Bonjour, Monsieur le Président. .

LE PRÉSIDENT

Chi 'est-ce qu'il y a, docteur ?

LE DOCIKUR

le vous apporte des nouvelles de Baudoin, v'otre greffier.

LE PRÉSIDENT

Vous êtes bien aimable. Il va mieux ?

LE DOCTEUR

Beaucoup mieux. J'avais craint la fièvre ty- Dhoide. Fausse alerte 1 Un mois de repos et il ;era sur pied.

LE PRÉSIDENT

Ah! tant mieux !,.. j'ai rudement besoin de ui... il y a une besogne ici! Et aujourd'hui lu Palais, rien de nouveau ?

200 LAcqiiiliee

LE DOCTEUR

Non, pourquoi?

Vous avez vu cette foule à l'audience ? (A ce moment, Roblot;sort à droite.)

LE DOCTEUR

Oui, il y avait une fameuse bousculade...

LE PRÉSIDENT

Et, dans cette bousculade, pas d'accident ?

LE DOCTEUR

Ma foi non... On a arrêté deux pick-pockets.,.

(Riant.) Mais ça n'est pas de mon ressort.

LE PRÉSIDENT

(Riant aussi.) Evidemment !

LE DOCTEUR

Sur ce, je vous laisse: au revoir.

LE PRÉSIDENT

Attendez-moi donc. Vous êtes pressé ?

LE DOCTEUR

Non.

(Up. temps.)

LE PRÉSIDENT

(Finissant de s'habiUer.) Vous êtes au courant de l'affaire que nous venons de juger ?

L'Acquittée 201

LK DOCTEUR

La femme Ménard, l'étrangleuse ?

LE PRÉSIDENT

Oui. Je voudrais bien avoir votre sentiment jur cette affaire-là. 11 y a un problème qui s'agite dans ma tête depuis un instant et qui ne rend perplexe...

LE LOCTEUîl

Lejury vient de l'acquitter, je crois ?...

LE PRÉSIDENT

Oui, à l'unanimité...

LE DOCTEUR

Pourquoi donc ?

LE PRÉSIDENT

Pourquoi ? Pour une raison bien simple : 'est que son défenseur a montré plus de taent que notre avocat général. Maintenant, ntre nous, il faut bien avouer que l'affaire l'était pas claire. On ignorait tout du passé le cette femme Elle a vécu vingt ans à l'étraner... on ne sait où .. On a écrit pour avoir es renseignements, mais les adresses qu'elle vail données n'étaient pas bonnes. On a rétondu : « Inconnue. »

(Un silence.)

Toujours est-il que depuis deux ans qu'elle st en France, elle n'a pas perdu son temps; lie s'est placée comme gouvernante dans des

202 LAcquiltée

maisons bou rgeoi ses, où ii y avait des en fants, etchaque fois — quelques jours après son arrivée — les enfants meurent de mort subite.

LE DOCTKUR

C'est arrivé plusieurs fois ?

LE PRÉSIDENT

Trois fois. Si ce n'est qu'une coïncidence, elle est terriblement impressionnante. Mais le jury, d'ordinaire si nerveux, ne s'y est pas arrêté. Savez-vousquel a été l'argument principal de l'avocat? Il a surtout insisté sur ce fait, qu'on ne trouve à ses actes aucun mobile explicable: ni mobile d'intérêt, ni mobile passionnel.

LE DOCTEUR

Qu'est-ce que ça prouve ?

LE PRÉSIDENT

Ça prouverait qu'elle n'est pas coupable. ..

LE DOCTEUR

Ça prouverait plutôt qu'elle est folle.

LE PRÉSIDENT (Intéresié.) Ah ! vous croyez .-'

(Il fait signe au docteur de s'asseoir.)

LE DOCTEUR (S'asseyant, ainsi quele pre'sident.) Lorsque je vois quelqu'un commettre une action qui ne s'explique pas, sans aucun mo*

UAcqtiitUe 205

bile raisonnable, moi, médecin, je f>ense tou ours à la folie. Et dans les trois quarts des :as, je ne aie trompe pas.

LE PRÉSIDENT

C'est intéressant, ce que vous dites-là,

LE DOCTEUR

A la place de l'avocat général^ j'aurais ré- :lamé une expertise médicale ; on aurait fait l'examen mental de l'accusée, et, peut-être, iu lieu de l'acquitter, on l'aurait enfermée ians un asile. Ça aurait peut-être mieux valu pour tout le monde.

LE PRÉSIDENT

Evidemment... mais à une condition, c'est iju'elle soit matériellement l'auteur de ces trois morts.

LE DOCTEUR

Vous ne le croyez pas ?

LE PRÉSIDENT

(Après un temps.) Au fond, je n'en sais rien.

LE DOCTEUR (Souriant.) Vous n'en savez rien, mais vous ne prendriez pas Mme Ménard chez vous, comme bonne d'enfant !

LE PRÉSIDENT

Ah I fichtre non!... Mais ce n'est qu'une impression ; je voudrais savoir la vérité, et ce

204 L'Acquittée

qui m'irrite, c'est que probablement, je ne I; saurai jamais.

(Il se lève, prend sa serviette et son chapeai sur la table.)

LE DOCTEUR (Se levant aussi.) Vous rentrez chez vous?

LE PRÉàlDEiNT

Oui...

(Revenant à son idée.)

Ht dire que celte vérité que je cherclie, cett( femme la connait...

(Se frappant le front.)

Elle est là, derrière son front. Il faudrai pouvoir briser ce front...

LE DOCTEUR

Oh ! Oh !., . Monsieur le Président !. ..

LE PRÉSIDENT

Vous n'êtes pas de mon avis ?

LE DOCTEUR (Plaisantant.) Sans doute, mais je vous rappelle que depuis la Révolution de 89, la torture est abolie

LE PRÉSIDENT

(Sincère.) Eh bien, il y a des cas où je me dis: « C'est dommage ! »

(Se reprenant.)

Vous comprenez bien ce que je veux dire,

L'Acquittée 205

n est-ce pas?... Ne me faites pas plus cruel que je ne suis...

LE DOCTEUR

Mais non, mais non, je vous comprends à merveille.

(Souriant.) C'est ce que nous autres, nous appelons de îa curiosité scientifique!

(Après avoir réfléchi un moment.) Tenez, je vais vous citer un fait qui, à ce point de vue, va vous intéresser.

LE PRÉSIDENT

(Reprenant sa serviette.) Ah !

LE DOCTEUR

Fendant l'audience d'hier, je suis entré un moment dans la salle.

LE PRÉSIDENT

Au moment où se terminait 1 interrogatoire n'est-ce pas ? r> >

LE DOCTEUR

^ C'est ça. Eh ! bien j'ai regardé l'accusée. Kt l'ai eu une surprise... Sa physionomie m'a rappelé une malade que j'ai connue autrefois -oh: il y a plus de trente ans!— dans le service de Charcot, à la Salpétrière... Elle a le péme teint verdâtre, les mêmes yeux de levre... le même spasme de la mâchoire... li puis cet air indéfinissable de ressemblance lui donne une impression de déjà vu.

io6 L'Acquittée

LE PRÉSIDENT

C'est peut-être la même femme...

LE DOCTEUR

Oh! non, la mienne était vieille... et puis elle est morte... j'en suis sûr...

(Souriant.) l'ai fait son autopsie. J'ai repensé à cette femme, en voyant l'autre à l'audience.

(Il s'arrête.) Mais ce que jevais vous dire, ne prouve absolument rien, mon cher Président, absolument rien, je vous le déclare d'avance...

LE PRÉSIDENT

(Très intrigué.) Dites toujours.

LE DOCTEUR

(Après un temps.) La femme dont je vous parle nrest restée dans l'esprit, parce qu'elle était, à un haut degré, hypnotisable. Avec un coup brusque, ur son strident un regard, on la plongeait immédiatement dans le sommeil nerveux — el alors, on pouvait lui faire raconter les secrets qu'elle avait le plus d'intérêt à cacher... Elle nou: livrait le fond de son âme. Cip'est-ce que vous pensez de ça ?

(Souriant.) Je pense à la circulaire par laquelle on nous

L'Acquittée 207

a défendu d'employer l'hypnotisme comme moyen d'instruction judiciaire.

LE DOCTEUR

Cette circulaire est peut-être regrettable !

LE PRÉSIDENT

D'ailleurs, aujourd'hui, sous prétexte qu'il y eût autrefois des abus, tout nous est défendu pour arriver à prouver la culpabilité de l'accusé. Nous ne pxjuvons plus lui tendre aucun piège ; son avocat est toujours la, prêt à les déjouer et a lui indiquer les réponses à faire. Il faut attendre les propres aveux du coupable! Il paraît que l'humanité le commande !

LE DOCTEUR

Ce n'est pas l'humanité... c'est une sensiblerie imbécile qui n'a qu'un seul résultat, celui d augmenter la criminalité en France dans des proportions vraiment effrayantes.

LE PRÉSIDENT

Ca, vous avez raison I

(A Roblot qui rentre.)

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