SCÈNE V LES MÊMES, CHARRIER puis MARIA
CflARRIER
(Rentrant brusquement une bouteille à la main) Ne vous impatientez pas... La voilà!...
(Jeanne et Jean se mettent à rire) Ciii'est-ce que vous avez ?
JEANNE
Rien du tout. . . c'est...
JEAN
Mâtin... la belle bouteilicî...
CHARRIilX
(Boiihcmmc) N'est-ce pas? Je crois que vous vous fichez pas mal de rna bouteille!
(A Jeanne) Ma fille, sers-nous pendant que je lis cette lettre.
(Il lui pnssî la bouteille)
JEANNE
(Voyant que son père tient à la main des journaux et des lettres)
Le courrier est arrivé ?
CHARRIE.R
(S'asseyant sur le canapé) Oui...
(A Jeanne qui verse) Oh ! ne la secoue pas . . .
JEANNE
(Tout en servant) Pas de lettre de grand'niere?
CHARRIER
(Lisant son courrier) Non... il faudra que tu ailles la voirjun instant, aujourd'hui.. .
46 L'Horrible Expérience
JEANNE
Oh oui ! savoir comment elle va...
CHARRIER
l'ai dit qu'on prépare l'auto dans une demiheure...
JEAN
Mme Lemaire est souffrante?
JEANNE (Qui a servi la fine Champagne à son père'et à Jean) Non, un peu de rhume... seulement, à son âge...
JEAN (Empresse) Si vous me 'permettez, je vous accompagnerai chez elle...
JEANNE
Très volontiers...
CHARRIER
(Tout en hsant) Non, ce n'est pas possible... J'ai besoin de lui...
JEANNE
(Un peu ennuye'e) Ah!
(Elle échange un regard avec Jean)
CHARRIER
(Après avoir lu sa lettre)
Tiens! c'est du père Renaud, notre menuisier d'ici. 11 me remercie. Et en quels termes 1 la reconnaissance le rend lyrique...
L'Horrible Expérience 47
JEANNE
C'est bien naturel, tu lui as sauvé la vie...
CHARRIER
Oh ! n'exagère pas.
(Buvant, * Jean) Comment la trouvez-vous?
JEAN
Dégustant) Une merveille!... Qu'est-ce qu'il avait?
Un commencement d'asphyxie causé par une fuite de gaz... On lui avait fait les méthodes ordinaires : frictions, tractions de la langue sans résultat- 11 y avait déjà vingt minutes que le pauvre diable n'avait eu un seul mouvement respiratoire, quand je l'ai entrepris à ma manière.
JEAN
(Intéressé) Avec votre fameuse dynamo ?
CHARRIER
Oui...
JEAN
Ça a réussi ?
CHARRIER
Admirablement!... Puisque nous parlons de ça... dites donc vous avez été hier à l'Institut Marey ?
48 LHomrlc Expcriitice
JEAN
Oui... c'était la séance annuelle...
CHARRIER
Qju'est-ce qu'on m'a raconté ? II paraît que l'on a fait l'expérience de Brown-Sequard ?
JEAN
Parfaitement... on nous a montré une tête coupée, une tête de chien... qu'on réussit à faire vivre pendant au moins deux heures.
Jt:ANNE
Comment cela?
JEAN
Un a disséqué les vaisseaux sanguins de la tête de l'animal et on les a greffés sur les artères d'un autre chien.
JEANNE
Je trouve l'expérience bien cruelle...
CHARRIER
D'autant plus qu'elle ne veut rien dire!... Qpe le cerveau continue à fonctionner tant qu'on lui fournit du sang en quantité suffisante... tout le monde sait ça... Mais moi, comprenez-moi bien, mes enfants, ce que je cherche, ce nest pas la survie du cerveau, mais celle du cœur...
JEAN
Oui, je sais...
CHARRIER
C'est par le cœur qu'on meurt dans la plu-
LHoiriblc Expérience 4;
part des cas. .. ou. pour être tout à fait exact, il faut dire : le cœur s'arrête. . .
JEAN
(Continuant)
. ..parce que l'influx nerveux lui fait défaut...
CHARRIER (S'emballant) On aurait sauvé des centaines, des milliers d'existences, si, au moment de la syncope — ou même quelque temps après — on avait pu remettre le cœur en marche au moyen d'une excitation électrique... telle que je la comprends...
JEAN
Vous avez là votre nouvel appareil ?
CHARRIER
(Allant au guéridon) Oui !... Il est là. .. dans cette boite...
J!;an (Aidant Charriera soulever iecouvercle de laboîte) Permettez que je vous aide. . .
CKARKIER
Je veux bien.
(Le couvercle soulevé, on aperçoit seulement une ampoule bleue où passe le courant)
Voilà.
(Expliquant l'appareil)
Je vais tout vous expliquer en deux mots...
50 L'Horrible Expérience
Voyez-vous cette roue dentée... cette crémaillère et cette bobine ?
JEAN
Parfaitement.
(Lève une petite tige ; on entend le courant passer, et l'ampoule s'éclaire par saccades) C'est là que le courant passe... avec un rythme de soixante-douze pulsations à la minute...
JEAN
Pour imiter le battement normal du cœur ?
CHARRIER
Vous y êtes... Enfin, par le mouvement automatique de la bobine, j'ai l'accroissement d'électricité que je veux : c'est réglé, mathématique...
JEAN
(Examinant) {e vois, je vois...
CHARRIER (Baisse la tige. Le bruit cesse. L'ampoule s"éteint.
11 referme le couvercle et revient s'asseoir près
du bureau)
Ce qu'il fallait trouver aussi c'est le point à éiectriser... duelques-uns ont propose une incision à la poitrine. . .
JEAN
j'allais vous le dire
L'Horrible Expérience 51
(Avec conviction) C'est une erreur. Il faut agir à travers le diaphragme, arriver à la paroi inférieure, à la place du cœur... y planter Télectrode... Il faut un certain tour de main ;■ je l'ai trouvé... j'ai réussi... Aujourd'hui je me charge de faire contracter artificiellement le cœur pendant plusieurs heures de suite.
JEAN
En cas de syncope ou d'asphyxie, c'est une méthode admirable !
JEANNE
(Avec admiration) N'est-ce pas, Jean ?
JEAN
Seulement, Maitre, laissez-moi vous poser une petite question. Pendant combien de temps après la mort pouvez-vous intervenir?
CHARRIER
Ça, c'est la question capitale. Elle ne m'a été posée jusqu'ici que par des gens très intelligents I . . .
JEAN
(Saluant en riant) ]e suis votre élève.. .
CHARRIER
Je m'en aperçois ! Le jour où je pourrai vous
52 L'Hjyribîe Ex/Criena
répondre, mes recherches seront terminées. Chez mon asphyxié, il s'était écoulé presque vingt minutes...
JEAN
Est-ce la dernière limite ?
CHARRIER
Evidemment non, mais les occasions d'expérimenter sont si rares. . .
JEAN
(L'interrompant) Mais pourtant dans votre serviced'hôpital...
CHARRIER
J'ai surtout là des malheureux qui meurent épuisés par la tuberculose ou l'alcoolisme... tous les organes sont corrompus. |e n'obtiendrais rien. Mais avec un sujet normal, sain, mort brusquement, je pourrais peutêtre obtenir des résultais qui surprendraient bien des physiologistes I
JEANNE
Longtemps après la mort? Plusieurs heures après ?
JEAN
(Riant)
Oh ! non... tout de même, on ne ressuscite pas les morts !
JEANNE
Evidemment !
L'Horriblii Ext-eruiice 33
La mort s'accompagne de destructions. Ce sont des destructions cliimiques, elles sont irréparables...
CHARRIER
(Hochant la tête).
Irréparables, je ne sais pas...
JEAN
Du moins, nous le croyons.
CHARRIER
Il y aurait long à dire là-dessus. En tout cas, nous nous résignons trop devant la mort... Cest notre faiblesse, c'est notre sentiment de la fatalité qui fait sa force... Moi, quand je lui dispute un malade, il me semble que je suis aux prises avec un adversaire, un être malfaisant, doué de pensée et de volonté et dont j'ai toujours l'espoir de trionplier ; et, jusqu'au dernier moment, je lutte... je lutte...
(Oa frappe) Entrez !
(A Maria qui entre)
Ah ! c'est toi... Maria ?.., Qu'est-ce que tu
Monsieur le docteur, il y a lu un monsieur.
(Tcntiant une lettre) Il m'a remis ce mot pour vous...
54 L'Horrible Expérience
Encore un malade ! Voyons...
(Il lit)
MARIA
Faut-il dire que monsieur n'y est pas ?Je peux le renvoyer... C'est pas un monsieur chic !
CHARRIER
(Après avoir lu) Fichtre ! garde-t'en bien !... Fais-le entrer.
(A JVIaria qui va sortir) Attends...
(A Jeanne) Dis donc, ma petite Jeanne...
JEANNE
Oui. . . Je comprends. .. je vous laisse...
JEAN
Moi aussi. ..
CHARRIER
Non, pas vous... restez ..
JEAN
Bien...
JEANNE (A Jean) Alors, je vous retrouverai ? Vous dînerez avec nous ?
JEAN
Mais, je crains d'être indiscret...
L'Horrible Expérience 55
CHARRIER
(Bonhomme) La vraie indiscrétion, mon cher, c'est de me prendre ma fille...
(A Jeanne) Alors, tu vas v^oir ta granci'mère... et tu reviens ?
JEANNE
Oui... Je prends l'auto... je serai ici de très bonne heure.
CHARRIER
Ça sera difficile ! 11 y a quarante kilomètres.
JEANNE
Nous prendrons par le Pecq... c'est bien plus court.