PLUSIEURS VOIX
Ouil suivons le marquis! L'opinion qu'il a exprimée est celle l'un cœur généreux.
Nous «Toirions faire injure a rinlelligcnce et au goûl de nos lecteurs eu leur indiquant lout ce qu'il y a dans celle scène de giand et d'honjériquc. Nous nous contenterons d'observer que de ces personnages, ceux que nous connaissons le mieux sont représentés d'une manière conforme il l'histoire; que Lope avail connu personnellement plusieurs d'enlre eux,etqiren particulier, il avail dans sa jeunesse servi sous le marquis de Sanla-Cruz , auquel il allribuc un si beau rôle; enfin que, dans sa pensée, ce conseil de guerre fut tenu peu de jours avant la bataille de Léparitc,qui est en quelque sorle le dénouement de la pièce*.
Après celle admirable scène, je pourrais me dispenser de rien ajouter pour monlrer l'élévalion du talent de l.ope. Mais je veux faire voir de quelle manière idéale il savail (icindrc la passion de l'amour.
Voici la [)()silion. Un vieux chevalier du moyen âge espa gnol , le noble cl vaillant (ionzalo lluslos, est allé vers le roi maure de Cordoue, chargé d'un message par son beaufrère Ruy Velasquez, lequel s'entend avec le roi maure, (lonzalo Bustos, à peine arrive à Cordoue, est emprisonné. Dans sa prison le vieux chevalier se lamente, lorsque la porte s'ouvre, et il voit entrer une jeune Morisque d'une rare beauté : c'est la sœur du roi de Cordoue, nommée Arlaja. Alors s'engage la scène que voici ^:
ARLAJA.
N'èle<-vous pas chrétien, vous qui êtes prisonnier du roi mon frère?
RUSTOS.
Oui. pour mon bonheur, je suis chrétien ; mais, pour mon mal-
' <>utre ces deux scènes, la Santa liga contient d'autres beautés du pre-
ancr onlrc. Copendanl nous avons dû renoncer à traduire celle comédie 4 'ensemHc ne nous on ayant point paru satisfaisant.
* Gi'tte scène est traduite d'une pièce iiitil)il<«p /•"/ bnslai'do Uudarra,
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. xixvM
neur.je suis prisonnier... Permettez, madame, que je baise vos p)*^5i.
ARLAJA.
liCvez-vous, ne restez pas dans cette humble posture.
BUSTOS
Oh! laisser, laissez-moi vous remercier ainsi de vos bontés; 'luisez moi me consoler ainsi de mes peines, que vous me rendez chères. Ah! sans doute je suis libre, puisque je vous vois, car je vois en vous la douce image de la Pitié. Nous autres Castillans, nous crojirs aux augures'; et si les premiers qui se sont offerts à mes yeux ae sont pas trompeurs, j'ai confiance que ma prison ne sera pas de longue durée. Oui, en vous voyant, l'espérance renaîtdans mon cœur.
ARLAJA.
Le roi mon frère a été si fort touché en apprenant votre aventure, que bientôt il vous rendra la liberté. S'il n'eût pris en considération votre n-oblesse, voire mérite, et la perfidie dont on a usé à votre endroit, déjà ses ministres vous auraient tranché la tôte. Mais vous ne pouvez douter de ses bonnes dispositions pour vous, puisqu'il a laissé en mes mains la clef de votre prison. C'est moi qui serai votre alcayde^ ; c'est à moi que l'on a confié votre garde.
BUSTOS
Alors celte mienne prison ne sera pas pour moi un châtiment cl une peine, mais un avantage, un plaisir, un bien. Mon innocence doit donc être pleinement reconnue, puisqu'on me donne un ange pour geôlier. Oui , bien que vous soyez mie Morisque, je ne crains pas de vous comparer à un ange, car tout ce qui est vertueux et beau mérite le nom d'auge... Oue'ies sont vos intentions à mon égard?
ARLAJA.
C'est de vous traiter de mon mieux, affligée que je suis de votre infortune.
BUSTOS
Alors les Iralircs seront bien punis; car ils se flattaient de me perdre en me faisant accomplir ce perfide message, et au lieu de la mort sur laquelle ils comptaient, ils m'ont donné la vie et la gloire. Suis-je connu de vous?
spirée à Lope pa. les fameuses romances composées en l'honn?;? des infants de Lara. Mais la scène que nous donnons ici est entièrement de l'invention de I^ope.
' ' Cette croyance avait été probablement apportée aux Espagnols par les Ro mains. On en trouve des traces dans les plus vieilles chroniques et dans les anciennes romances, et même, ce qui est assez remarquable, dans les chroniques et les romances qui racontent l'aventure de Gonzalo Bustos. * Le mot arabe aicayde signifie le gouverneur d'une place, d'une pris*a.
ixxviij NOTirt' SUR LOPE DE VEGA.
ARLAJA.
La renommée m'a apprîs voire histoire, et un captif qui vous aime m'a parlé de vous... Et, croyez-le bien, jusqu'à présent j'ai si soigneusement ménagé mon cœur et mon amour, qu'en vain mon frère Almanzor a voulu me marier ; il n'a pu y réussir. Vous seul au monde m'avez inspiré un sentiment, et cela vous le devez à nid bonne opinion de votre vertu. Car moi, voyez-vous, je ne compte pour rien ni les avantages de la jeunesse ni les grâces du bel ége: l'àme est tout pour moi ; l'âme est pour moi jeunesse et noblesse, beauté et qualité.
BUSTO
Ah ! c'est le ciel, oui, le ciel qui, touché de mon malheur et m'en voulant dédommager, a ému votre volonté en ma faveur. Le ciel seul pouvait mettre dans un ca'ur tant de pitié, etc., clc.
Souvent Lope s'élève jusqu'au sublime. Dans une pièce composce sur le sujet d'Horace*, il y a plusieurs traits que me semblent bien beaux. Je n'en rapporterai qu'un seul. I.r lieu de la scène est la lice où comballeiil les reprcscnlnnid'Albe cl de Home. Les trois Curi;iccs sont debout, et il ne reste plus qu'un seul Horace. Les Romains qui entourent le champ du combat sont plongés dans une mucllc stupeur. Le dernier des Horaces devine les sentiments qui les agitent, el se tournant vers eux : « N'ayez pas peur , Romains ! ne craignez rien pour la pairie ! Je suis seul , il est vrai ; mais je porte en mon cœur le courage de trois hommes, car les Hmv de mes deux vaillants frères ont passé dans mon sein ! » Kii vérité, cela est digne de Corneille, cl son vieil Horace méritait d'avoir un fils comme celui-là.
Le sublime po<>le , de qui l'on pourrait dire qu'il avait, lui aussi, trois âmes dans son sein, possède en même temps la gaieté, la verve comique la plus a musante. Schlegel, d'ailleurs injuste envers lui, reconnaît qu'il a des plaisanteries incomparables. Kn voici deux ou trois, d'un goùl différent, qui auraient pu motiver l'opinion de Schlegel.
Nous sommes dans l'Arauco ; aujourd'hui le Chili , à l'épo-
• CeUe pièce, qui d'abord avait pour litre lo$ ïïoracioi (les Horaces), a été iosuite intitulée, du vivant de Lopc, El honrado hermano (L'honoré frère). l.a pièce de Lope a évidemment inspiré celle de Corneille, p"iique les dciii ouvrages aient été composés d'un point de vue et dans un ifstème tout lU'l*^-
bit Naus nous proposons de traduire la comédie cspagnolt.
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. xxxix
que de la conquête, vers le milieu du seizième siècle». Un soldat espagnol, espèce de gracioso , nommé Rebolledo, placé en faction à l'entrée d'un fort, s'endort de fatigue. Le général, qui fait sa ronde, voyant cette sentinelle peu vigilante, réveille Rebolledo en le piquant avec la pointe de son épée. Sur quoi notre sentinelle ouvrant les yeux et reprenant peu à peu ses sens : « Vive Dieu ! je m'étais endormi. Je révais que j'étais un âne, et que j'avais pour maître un laboureur, lequel, après son travail, regagnait content sa maison ; et pour me faire aller plus vite, le patron me piquait par derrière. C'est ce rêve bizarre qui m'a réveillé ! »
Notre ami Rebolledo, surpris dans une plantation de bananiers, a été fait prisonnier par les Araucans. Ceux-ci, quelque peu anthropophages , l'examinent en le dévorant des yeux. L'un : « Il me paraît un peu maigre ; c'est égal ! » Un autre: « Il faut le tuer à coups de flèches, et puis nous le mangerons. » VA l'on va le tuer, lorsqu'un troisième s'élance: «Arrêtez! ne tirez pas!... Je crois qu'il serait mieux que nous le rôtissions tout vif. » Pendant ce singulier dialogue, Rebolledo, peu rassuré, se tait; mais à la fin , le courage et l'esprit lui revenant, il dit qu'il a une affreuse maladie. Une maladie telle, qu'en Espagne, lorsqu'un quadrupède ou un oiseau en est atteint, celui qui mange de leur chair meurt bientôt dans le délire ; et les Araucans épouvantés le laissent vivre, ne se doutant pas que la maladie de Rebolledo est tout simplement l'échappatoire.
En voici une autre qui m'a toujours paru d'une finesse d'observation admirable; mais elle est un peu leste, et j'en avertis le lecteur scrupuleux. A lui de ne pas lire ce qui suit. — Un jeune laboureur dont un seigneur , au moyen âge , a enlevé la fiancée, va la réclamer au château avec un porcher de ses amis. Le seigneur les fait mettre à la porte. Le jeune laboureur se désole, et il confie à son ami que ce qui l'afOige le plus c'est de penser qu'un autre a eu sa fiancée. « Je suis sûr que non, dit l'ami. — Quoi ! lu le penses?... et qui te le fait croire? — Eh! parbleu! c'est que s'il l'avait eue, il le l'aurait rendue !»
' La pièce à laquelle nous empruntons cette citation et la suivante est tntîtulée et Àrauco domado (l'Arauque dompté).
kt NOTlCIi: SUR LOPE DE VEGA.
Lopc, dans son Nouvel art dramatique , recommanu'e au poCle d'ctnbellirde quelque sentence ingénieuse ou de quelque mol spirituel la fin de chaque acte, et il a mis scrupulousemenl son précepte en pratique. La plaisanterie que je Tiens de citer termine le second acie du Mejor alcalde.
Pour le sentiment de l'effet théâtral, je ne sache pas \u\ poêle qui ait eu au même degré des imaginations tout à la fois dramatiques et poétiques. Ici je citerai un exemple seulement pour faire comprendre ma pensée.
Dans une de ses pièces les plus curieuses', Lope suppose que les juifs d'Espagne, irrités contre l'inquisition et voulant tirer vengeance des chrétiens, ont résolu d'égorger le plus pieux de tous les enfants espagnols. La victime choisie est le petit Juanico, enfant charmant et d'une piélé céleste. Or, au jour fixé pour Texi culion de cet horrible crime , qui est précisément le jour de l'Assomption, Juanico, conduit par sa mère, va voir passer la procession; et tandis qu'elle s'écoule devant eux, le pauvre enfant, apercevant la bannière sur laquelle Marie est représentée dans sa gloire au milieu d'un chœur d'anges, l'indique avec enthousiasme à sa mère en ajoutant : « Oh ! je voudrais être un des anges qui entourent la Vierge! »
Je trouve dans la même pièce un trait plus beau encore peut-être, et je ne puis résister au désir de le citer. On me le pardonnera^ j'espère. — Au milieu de la confusion qui accompagne nécessairement une cérémonie comme celle qu'est allé voir Juanico, le pauvre enfant a clé enlevé à sa mère. Celle-ci, éperdue, demande à tous ceux qu'elle rencontre son enfant chéri. Personne ne l'a vu. A la (in, la malheureuse mère entre dans l'église, et, suivant une croyance espagnole, elle fait dire par un pauvre vieil aveugle VOraison de l'enfant perdu. L'avcuj;le récite l'oraison. Mais à peine a-t il achevé qu'une voix s'élève au fond de l'église, qui chante ce fragment d'un cantique :
Que celui qui a perda se Car tout ce que l'on perd Se retrouve dans le tkL
* El Nia» inoeente de la Gwxrdia (IXolint inaocent de le Guerdu). Nou» •0U9 proposons de la tradsire.
NOTICE SLR LOPE DE VEGA. ilj
Irlnfin, comme écrivain, un style simple, clair, précis, d'une souplesse et d'une richesse merveilleuse ^ et qui reproduit exactement toute chose ainsi qu'un miroir fidèle, tels sont les mérites de Lope. Aussi n'hcsité-je pas à le proclamer le premier poëte de l'Espagne, malgré certaines taches qui se rencontrent çà et là dans quelques-uns de ses ouvrages, et dont je vais essayer d'expliquer l'existence.
Les Espagnols, qui ontnaturellemenldans l'espritbeaucoup d'élévation, d'éclat et de finesse, ont aussi les défauts de leurs qualités : un certain amour de la pompe, le goût des images gigantesques, et delà subtilité. Ces défauts, vous les trouverez dès les premiers temps chez les écrivains espagnols-latins de la décadence , et c'est peut-être ce qui a fait dire à Quintilien, parlant de Lucain, qu'il avait plus de l'orateur que du poëte. — Remarquez, d'ailleurs, que les écrivains espagnols-latins de cette époque appartenaient tous aux provinces les plus méridionales de la péninsule, et, selon nous, entre l'esprit des habitants de ces provinces et celui des Africains il existe une étonnante analogie. Comparez, par exemple, Sénèque le philosophe né à Cordoue et saint Augustin, vous serez étonnés de la ressemblance. Plusieurs pages des Confessions paraissent écrites par un Sénèque chrélierj.
Au moyen âge des rapports fréquents s'établissent entre les Espagnols et les autres peuples de l'Europe, et malgré la conquête arabe, l'influence européenne me semble visible dans ce qui nous a été conservé des monuments écrits de cette époque. Lors de la renaissance, les Espagnols étudient les modèles de l'antiquité et ceux de l'Italie, A ce contact, à celle étude, leur génie s'améliore; il gagne de la mesure, de la réserve; et l'on peut tout en attendre, lorsqu'un homme paraît qui vient détourner la littérature espagnole de l'heureuse voie où elle marche, pervertir le goût, corrompre la langue. Cet écrivain se nommait Louis de Gongora, et, soit dit en passant, il était de la même province, de la même ville qui, quinze siècles auparavant, avait vu .naître Sénèque. 11 avait
' Deux pièces de Lope , Las famosas Âslurianas , et el Caballo vos han muerto, sont écrites dans le style des plus anciens monuments de la langue espagDcle. Cps pièces, d'ailleurs, n'en étaient pas moins bien comprises d'un public qui cliantait ou entendait chanter tous les jours les vieilles romances Qttionaics.
xlij NOTlCt: SUR LOPE DE VEGA.
deTesprif, du lalenl, beaucoup d'esprit et de talent; mais un désir immodôré de célébrité le lourmcn'ail, el pour obtenir cette célébrité tant souhaitée, il imagina un style étrange, bizarre, qui consistait dans un néologisme ridicule, des inversions extravagantes, 1 abus des figures de rhétorique et du bel esprit. Ce style, comme vous voyez, n'avait rien de bien nouveau ; c'est, h peu de chose près, le mauvais style de tous les méchants écrivains à toutes les mauvaises époques littéraires, et sans remonter bien haut, plusieurs écrivains italiens du seizième siècle auraient pu revendiquer leur part d'invention'. Il n'en eut pas moins un succès inouï. Les jeunes poètes qui avaient le plus de di<positions s'enrôlèrent sous le drapeau de la révolte, et la nouvelle école l'emporta.
Doué d'un sens trcs-droit et du goûl le plus délicat, Lope n'était pas homme à céder aisément au torrent. Il s'y opposa. Vingt ans il combattit Gongora et ses disciples les cultistes^ avec une persévérance sans égale, employant tour à tour contre eux la raison el la plaisanterie.
Dans son Discours sur la poésie nouvelle, à la suite d'un magnifique éloge de Gongorn, Lope s'exprime ainsi : « Après avoir acquis par la grâce et le charme de son style le plus grand renom, il voulut enrichir l'art et la langue même par ces ornements et CCS figures que personne n'avait imaginés et qu'on n'avait jamais vus jusqu'à lui... Si, en ciïet, le but de cet écrivain était, comme on l'a prétendu, de n*étre point compris, dans mon opinion il l'a complètement atteint... Beaucoup, séduits par la nouveaut(*, se sont livrés à ce genre de poésie, el leur espoir n'a pas été trompé : car dans le style ancien ils ne seraient jamais parvenus à être poêles, et dans le moilcrne, c'est l'a (Ta ire d'un jour; d'autant qu'avec ces transpositions, quatre sentences, six mots latins el autant de phrases emphatiques, ils se trouvent transportés si haut, qu'eux-mêmes ne se connaissent plus ni ne s'entendent... ils pensent qu'en imitant sa manière ils auront son génie...
' Ce serait un« histoire fort curiease que celle de rinflucnce des Italiens
«ur la litlërature espagnole. Schlegel l'a k tort n'\6c : elle est réelle en bien et en mal. Ainsi les conceplos (traits d'esprit) de Gongora cl de son école étaient une imitation des concetti à la mode en Italie depuis plus d'un deml-si^le ' En espagnol eultoa, cultivés, raffinés.
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. xlil
Remplir loule une composition de figures, c'est aussi vicieux et ridicule que si une femme qui veut mettre du fard, au lieu de le placer sur les joues, où il peut être d'un bon effet, le mettait sur le nez, le front, les oreilles. Oui, une composition de tropes et d'images rappelle ces visages coloriés à la manière des anges qui sonnent la trompette du jugement dernier, ou des quatre vents des cartes géographiques. Les mots sonores et les figures, j'en conviens, émaillent le discours ; mais si rémail vient à couvrir tout l'or, au lieu d'orner le joyau il le dépare. La plupart de nos beaux esprits se sont gâtés à de si pernicieux exemples, et tel poète insigne qui en écrivant selon ses forces naturelles et dans sa langue propre .avait obtenu l'applaudissement général, a tout perdu en passant aii cultéranisme *. »
En même temps qu'il jugeait ainsi les cultistes , Lope les attaquait chaque jour et sans relâche par ces piquantes moqueries, ces vives épigrarnmesoù il excelle. Ainsi, dans une de ses pièces (El casligo sin venganza) j après s'être raillé des novateurs et de leurs phrases : « Certes, dit-il, avec leurs transpositions de mots, ces poêles ont peu de charité de parler un langage cultidiablesque. » Dans une autre comédie (las Bizarrias de Belisa) . l'héroïne de la pièce, parlant des défauts de sa rivale, s'exprime ainsi : « Celte femme qui écrit en style raffiné, dans ce langage inintelligible que personne ne comprend en Castille , et que sa mère n'a pas pu lui enseigner. » Une autre fois il compose un sonnet dans le jargon à la mode, et le termine par ce singulier dialogue : «Tu entends, Fabio, ce que je viens de te dire? — Parbleu ! si je l'enlends! — Tu mens, Fabio ; car c'est moi qui le dis, et je ne l'entends pas. « Ailleurs, dans la comédie intitulée Amisiad y obligacion (Amitié et devoir), un homme vient se présenter comme poêle à un nouveau marié. Celui-ci lui demande : « Étes-vous pour le style ordinaire? ou êles-vousdes raffinés ? — Je suis raffiné. — Eh bien , demeurez chez moi , et vous écrirez mes secrets. — Vos secrets ! et pourquoi ? — Afin que personne ne les entende.» Enfin, dans un poëme
• Dans son excellent livre intitulé Étude$ sur VEspagne, M- L. Viardot a traduit ce morceau avec le talent qu'on lui connaît, et sa traduction no nous a pas été inutile.
xîlv NOTICE SUR LOPE DE VECA.
burlesque (voyez la Gatomachic ^ silv. 4), il met en scène une guenon « qui parlait la langue des cullisles, el même l'enlcndail :
Qtu hablaha en tengua cuna y f^ enlendia.
El mille autres malices pleines de verve el de gaieté.
Malheureusement Lope n'élail pas homme à enlrelenir jusqu'au tombeau une querelle lilléraire, el après une guerre de vingt ans il fit la paix avec Gongora. Et pour annoncer au public celte réconciliation , il dédia à son nouvel ami une de ses plus jolies pièces •. El pour montrer sans doule que de sa part la réconciliation était complète, il mit dans plusieurs de ses ouvrages quelques-unes de ces grâces dont il s'était moqué si longtemps. Ce qui n'empêche pas, après loul, qu'il ne soit, de l'avis môme de Cervantes, qui s'y connaissait, un Irès-grand écrivain en vers et en lirose^.
Il me reste à dire un mol surTespril qui anime les comédies de l.ope de Vega.
Quand je considère le Ihéâlre de Lope, (ouïes ces belles aventures d'amour, tous ces dévouements chevaleresques, tous ces brillants duels, je ne vois qu'une manière de qualifier cette comédie , el, comme ont fait souvent nos poêles du dix- "pplième siècle pour leurs imitations, je l'appelle héroïque.
On a beaucoup déclamé contre ce caractère de la comédie espagnole : selon nous, elle ne pouvait pas en avoir d'autre. Le ihéâlre des Espagnols, avons-nous dit, comme le théâtre des Anglais, comme le théâtre des Grecs, a procédé de leur histoire. Or, parcourez par la pensée celte histoire depuis l'époque où les traditions prèsenlentquelquecertiludejusqu'ij l'époque de Lope, el voyez si elle n'est pas essentiellement héroïque. Dans ranliquité c'est le sublime dévouement de Numance cl de Sagonle, dont Kome elle-même fut étonnée : et le plus noble de ses historiens, celui qui a si dignement
' Amor ucreto hatta xelo$ (l'Amoar secret jusqu'à U Jalousie}. * Dans son Voyage au Pama$$e (Viage al Parnaso), publié en 1614, On» vantes dit de Lope :
Poeta tnsigne. a cuyo verso o pro$a Ninguno le aventaja, ni aun U llega.
Poète insigne, qu'en vers ou en prose Personne ne surpasse ni même o*^U.
NOTICE SUU LOPE DE AŒGA. xlv
raconté les belles aclions de la république , a laissé des Sagonliris un magnifique éloge ^ Au moyen âge, c'est la même abnégation patriotique. Des le lendemain de la bataille du Guadalète, qui les mit sous la domination arabe, les Espagnols se lèvent contrôleurs conquérants. Durant huilsièclej, toutes les générations qui se succèdent vont combattre et mourir pour la délivrance de la patrie ; et toutes , l'une après l'autre, se sacrifient à cette cause sainte, jusqu'à ce que ce peuple généreux ait reconquis son pays, du nord au midi, des Pyrénées à Grenade. — Puis , l'œuvre accomplie, quand les Espagnolsse précipitent au nouveau monde pour y exercer une activité qui ne trouvait pas assez d'emploi en Europe, ils apportent, il est vrai, avec eux des préjugés dont aucun peuple ne s'ét£il encore dépouillé à cette époque, une énergie qu'avait développée lu longue habitude des combats ; mais l*avouerai-je? je n'admire pas moins ces hommes qui, dédaigneux du repos et des jouissances vulgaires, s'élancent en petit nombre au milieu de nations puissantes, se partagent à l'avance de vastes empires, et les soumettent par des prodiges de valeur ; prouvant bien que, selon les paroles de Fernand Cortez, ils cherchaient aux Indes occidentales , non pas seulement de grandes richesses, mais de grands périls. Et vous comprenez maintenant que chez un tel peuple la comédie ait eu ce caractère guerrier, héroïque. Et vous le comprendrez mieux encore si vous vous rappelez qu'en Espagne les poètes tenaient la lance et l'épée aussi bien que la plume, et que tous avaient d'abord été soldats , de vaillants soldats.
En dehors de la théorie dramatique, Shakspeare et Lope n'ont rien de commun que la supériorité de génie. Shakspeare peint l'homme d'une manière sans égale : il excelle dans l'analyse psychologique : il découvre avec une sagacité étonnante les motifs les plus secrets, les plus cachés des actions humaines; et il serait à cet égard sans reproche, si parfois il ne paraissait se complaire à montrer sa science, — un peu semblable à ces peintres qui aiment à faire voir leurs connaissances anatomiques. Lope n'a guère représenté que ses compatriotes; mais de son temps les Espa-
' Voyez Tite-Live, lir. xxi.
xUj NOTICE SUR LOPE DE VEGA.
gnols claicnl la première nalion du monde. Sliakspearc me semble avoir donné à quelques-uns de ses ouvrages une perfection plus complète. Lope a plus de ces choses qui étonnent et qui ravissent. Shakspeare, penseur et philosophe, creuse plus profondément ses sujets ; mais il provoque le doute, et l'on éprouve souvent en le lisant je ne sais quel vague malaise qui dut s'emparer plus d'une fois de cette intelligence méditative. Lope respire la foi, l'ardeur, l'enlhousiisme ; i: vous entraîne, il vous enflamme, il vous élève dans une sphère d'activité supérieure ; et quels que soient ses défauts, qu'on a beaucoup exagérés, on peut appliquer à son ihcâtre ce que disait l'un de nos plus admirables poètes en rappelant ce conle d'un amant « qui brûla sa maison pour ern!)rasser sa dame » :
Il est bien d'une âme espagnole Et plus grande encore que folle.
Lope a eu sur le théâtre moderne une influence qui n'a pas «lé donnée à Shakspeare. Les plus illustres dramatistes espagnols, soit de son temps, soil de la génération suivante, les Guillen de Castro, les Tirso, les Alarcon, les Calderon, les Moreto, l'ont tous proclamé leur chef et leur maître, et nos poètes à nous ne lui ont pas moins d'obligations, n Si Lope de Vega n'eût pas écrit, dit avec raison lord Holland, il est probable que les chefs-d'œuvre dcCorneillc cl de Molière n'auraient jamais été composés. » Et qui peut imaginer ce qu'eût clé le thcàlrc français sans les chefs-d'œuvre do Corneille et de Molière?
D'où vient donc lo discrédit où est tombée la renommée de lope ? D'où vient qu'aujourd'hui même les critiques les plus favorables aux poètes espagnols n'ont pas cherche à restituer à son nom la gloire qui lui appartient? Le voici : c'est qu'ils
l'ont point lu ; et cela, parce que, sur la foi de la médio- . i lié jalouse, laquelle n'admet pas rcxcellencc dans la fécondité, ils se sont persuadés qu'un poëtc qui a tant produit n'a rien pu produire qui soit digne d'admiration. Dèj.'i du temps de Lope, et presque à ses commencements, ces misérables préventions s'étaient manifestées, et il les a combattues avec celle éloquence pleine d*esprit et d'imagination qui est l'un des caractères distinctifs de son talent : « Que peuvent donc
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. ihij
trouver à redire ces poètes qui, avec une slance méditée au printemps^ écrite ei. été, corrigée en automne et copiée en hiver, voudraient obscurcir les immenses travaux des autres, travaux qu'ils déprécient au moment même où ils les imitent? Ils disent que beaucoup est nécessairement mauvais, tandis que peu est infailliblement parfait, comme l'assurait ce poêle qui en trois jours avait composé trois vers. Mais ils se trompent ; et les doctes leur apprendront que la même Providence qui a fait les terres fertiles a fait aussi les terres stériles, et que le palmier, qui en Afrique porte des dattes, ne porte en Espagne que des feuilles* ! » Voilà bien indiquée la cause de la réaction qu'a subie la gloire de Lope. C'est la ligue des médiocrités impuissantes contre le génie dont l'inépuisable fécondité les humiliait; c'est la ligue des palmiers stériles contre le palmier gigantesque qui étendait au loin ses rameaux chargés de fruits abondants.
Avant peu, nous l'espérons, le noble palmier abattu sera % relevé. Pour aujourd'hui nous avons voulu seulement prolester contre d'injustes préjugés, et nous serions satisfaits si, par cette insuffisante apologie, nous avions pu déterminer les amis de l'art à étudier sérieusement le poète que Cervantes, l'auteur de Don Quichotte, appelait le uoi du théâtre espagnol, LE PilODICE DE LA NATURE, LE GRAND LOPE DE VEGA.
* VoT«» U préfece do i'«ref rtcto.