I.A COMTESSE
Vous voulez VOUS absenter? Pour quel motif?
TnÉODORE.
On en veut à mes jours.
LA COMTESSE
Je m'en doutais.
THÉODORE
On porte envie à mes maux qui viennent d'un si grand bien. Je vous demande la permission de passer en Espagne.
LA COMTE.SSE
Vous ne pouviez prcn.ire un parti plus r.ûr ni plus généreux. Vous nous mettrez ainsi à l'abri du danger, et en même temps, si vous m'affligez par ce départ , vous dissipere?. les soupçons qui [)ourraient ternir mon honneur. Depuis le jour oii je m'emportai d'une manière si ridicule en présence de Frédéric, il m'a montré une telle jalousie, que je dois con-entir à ce qiic vous me demandez. .Allez en Espagne ; on vous donnera six mille écus pour les frais du voyage.
TIIÉODOKE.
Celte absence fera taire sans doute vos ennemis. — J'embrasse vos genoux.
LA COMTESSE
Va, Théodore, pars. Épargne une femme faible et trop malheureuse.
TnÉOUOUE.
Vous pleurez ! Que voulez-vous que je fasse ?
LA COMTESSE
Enfin, Théodore, tu pars?
THÉODORE
Oui, madame.
iiô LE CHIEN DU JARDINIER.
LA COMTESSE
Eh bien , adieu. — Mais non , aliends, écoute.
THÉODOHE.
Qu'ordonnez-vous ?
Hien. Pars.
THéoDORK.
Je m'éloigne.
LA COMTESSE, à part.
Je me meurs I Y a t-il tourment égal à celui que j'endure. [Haut.) Eh bien ! vous n'ôtes pas parti ?
TIléoDORB.
Je m'en vais, madame.
Il ton.
LA COMTESSE
Honneur, honneur, maudit sois-tu ? Détestable invention det hommes , tu renverses les lois de la nature ; et je ne sais si ton frein est aussi juste, aussi util^ qu'on le prétend. Malheur sur celui qui t'inventa l
Enlre TIIKODORR.
TIléODOnB.
Je viens savoir si je pourrai partir dès ar(durd*hui T
LA COMTESSE
Je ne le sais pas plus que vous. Mais pourquoi f los-vous revenu? Vous ne devinez donc pas que votre vue me fait souffrir ?
TMÉODORB.
Je ne puis m'éloigner, madame. C'est par vous que j'existe ; ma vie, mon Ame sont là où vous êtes, et j'ai peine à quitter ma vie et mon ftmc.
LA COMTESSE
Pars, je t'en supplie. L'amour lutte contre l'honneur, et ta pré- Bcnce lui donne irop d'avantages. Éloigne-loi de grâce , Théodore. Songe que si tu laisses ici une partie de ion être, tu emportes avee toi une partie de moi-même.
THl^ODOUE.
Que Dieu conserve votre seigneurie !
Il tort.
L\ r.ouTF.ssr..
Maudite - cigncuric «pii in'emp^ he d'ôtre à celui que
j'aime ! - Me voila seule; il est parli celui qui élait la lumière de mes yeux. Qu'ils s'afnigciil sxn leur infortune. — Ils ont eu lort de rog.miti. (I il (Si juste qu'ils plcunnt '.
* Il t .t i.ii. !• i-xii' in.U fM>!tlf roc; ' infni« rcfiain : qu'ils
t'affli'jtiii >nr l'Ut txfortUHf, iMC HC
Entre MARCELLE.
MARCELLE
Madame, s'il m'est permis de vous demander aujourd'hui, après plusieurs années, la récompense de mes services, il vous sera facile de me l'accorder, et en même temps, puisque j'ai eu le malheur de Tous déplaire, vous ôlerez de devant vos yeux un objet qui vous est désagréable.
LA COMTESSE
Je ne vous comprends pas, Marcelle. De quelle récompense par- 'ez-YOus ?
MARCELLE
On dit que Théodore craignant de secrètes embûches , part aujourd'hui pour l'Espagne : vous n'avez qu'à m'envoyer avec lui comme son épouse, et de la sorte ma présence ne blessera plus vos regards.
Mais savez-vous, d'abord, s'il le voudrait?
HAItCELLE.
Je ne vous l'aurais pas demandé si je n'étais sûre Ce lui en cette circonstance.
LA COMTESSE
Est-ce que vous lui en avez parlé î
HARCELLE
Oui, madame, nous en avons parlé ensemble.
LA COMTESSE
11 ne me manquait plus que ce nouvel ennui l
MARCELLE
Nous sommes d'accord, et il disposera toutes choses pour que notre voyage se fasse avec plus de commodité. LA COMTESSK , ù part.
Pardonne, cruel honneur, pai donne aux folies que l'amour nï'inspire! — Mais non, je puis celle fois, sans l'offenser, m'éviter ce nouveau chagrin.
MARCELLE
Que décidez-vous , madame ?
LA COMTESSE
Je ne puis me passer de toi, ma chère ; et en songeant à me (juiitcr, lu fais tort à mon altachi-inenl et à celui de Fabio, qui l'sdore. Je le marierai avec lui. Laisse partir Thcodorc.
MAIICKI.I.K.
J'abhorre Fabio, et j'aime Tlicodore.
Il ne lient à rien que mon secret ne m'échappe, et je suis sur le point d'éclater. Modérons-nous. ' Haui.) Fabio, ma chère, te convicnl beaucoup mieux.
Î38 LK CIIIKN DU JARDIMKR.
M.VnCF.I.LF..
Mais , madame
l.A COMTF.SSn.
Ne réplique pas.
Elle tort.
MAIICF.LI.E.
Ouc fora mon amour déterminé à résister a ccl abus de pouvoir? I/ainour, la jalousie, qui rcmplisscnl mon cœur, m'invilcraicnl à un coup liardi. Mais non, arrêtons-nous au bord du précipice.... L'amour malheureux rcsscmblo à un arbre que la gelée a flétri au nnlicu île sa floraison. 11 réjouissait la vue par ses couleurs et donn.ïit les plus douces espérances, lorsqu'une gelée cruelle vient do couvrir de deuil. Qu'importe, ensuite, la beauté des fleurs, si ellcg ic lonl perdues avec le fruit qu'elles promettaient !
Elle tort.
sclm: m.
Un salon clicz le con>tc Lulovic.
Enlrciil LUDOVIC ci C VMILI.K CAMILLE.
C'est le sou: moyeit que \ou8 fiyez de cuii:>ii^ii suHc nom.
LUDOVIC
Ne me parle pas de mariage, mon pauvre Camille; mes ani.c..- > sont un grand obstacle, et quoi(}u'un motif aussi légitime que eelui-là pftt me rendre excusable de me marier à mon 5gc, la crainte m'enjp^clic de me décider. II pourrait se faire que je n'eusse point d'enfants; je n'en serais pas moins marié, el près d'un vieux mari une jeune femme est comme le lierre auprès de l'orme : il l'embrasse et le pare, mais l'arbre se dessèche pendant que la plante verdoyante brille de tout son éclat'. Ne me parle donc plus de me remarier. Cela ne sert qu'a renouveler mes regrets cl à me rappeler mon malheur. Tu le sais, depuis ungt ans, abusé par de vaines espéranres, j'attends chaque jour mon Théodore, que je pleure chaque jour.
Kitlro LX P.VCii:.
LE PAGE
11 y a U un marchand grec qui demande à parler à votre seigneurie.
LUDOVIC
Fais entrer.
l.c Page îahic cl »oit.
' le mol yedra (lirrro) olanl on espagnol du genre féminin elle pronom perioonel •II* {«•llf) »'tpi.|i.jnaiil «OUI à l.n fois au mol yedra (lioric) cl an mol muger (femme), mMc comi>«raisoD a dans roriginal une grftce qu'il ctt iro|>ossiblc de re|irO'luire.
JOUKNEli 111, SCliNE 111. 139
EnlrciU TRISTAN cl FURIO habillés en Aimcnicns. TRISTAN.
Permettez, monseigneur, que je vous baise les mains, et puisse le ciel accomplir vos désirs les plus chers !
LUDOVIC
Soyez le bien venu, seigneur. Puis-je vous demander le moiii qui vous a amené dans nos parages?
TRISTAN
Je suis venu de Constantinople à Chypre, et de là à Venise, avec un navire charge de toiles de Perse; et me trouvant en Italie, ayant d'jiillcurs le dcsir d'éclaircir certains doutes, j'ai voulu, pendant que mes commis vendent la cargaison, voir celte ville de Naplcs tant vantée. Je l'avoue, ce que j'avais entendu dire n'est rien auprès de la réalité, et je suis confondu delà grandeur et de la beauté de votre ville.
LUDovn:.
Kn effet, il y a peu de villes au.s>i grandes et nussi belles.
TRISTAN
11 est vrai. — Vous saurez, seigneur, que mon père était un marchand grec, dont le principal commerce était celui des esclaves. Or, un jour, à la foire d'Astéclies, ï\ acheta un enfant si beau — si beau, que la nature n'en a jamais produit un autre semblable. C'étaiert des Turcs qui le vendaient. Il avait été pris par les vaisseaux d'un pacha, à la hauteur de Céphalonie, sur les galères de Malte.
LUDOVIC
Ah! Camille, mon cœur se trouble.
TRISTAN
Mon père s'affectionna à cet enfant et l'emmena en Arménie, où il le fit élever avec moi et une mienne sœur.
LUDOVIC
Ami, attendez, un moment... «jue je respire. 0 Dieu ! je tremble et j'espère.
TRISTAN , à part.
Ça commence à prendre.
LUDOVIC
Comment se nomme-t il?
TRISTAN
I héodore.
LUDOVIC
Ahl combien la vérité a de force! Kn vous écoutant, je me -ens attendri, et les larmes inondent mon visage.
TRISTAN
Scrpalilonie ma .sœur et ce jeune homme... (plût au ciel qu'il n'eût pas été si beau! il aurait été moins dangereux). Donc, ma sœur
Scrpalilonic et ce jeune homme ne lardèrent pas à s'nimer, cl celle-ci avait de quinze à seize ans, lorsque, pendant un voyage de tnon père, cet amour s'accrut et se développa de telle façon, qu'au bout de quelques mois tout le monde put s'en apercevoir. Théodore fut saisi de crainte, et il s'enfuit de chez nous en laissant ma sœur dans un grand embarras. Catiborralo, mon père, sentit vivement ce malheur, mais il fut plus affligé encore du départ de son lilsadoptif, et bientôt le chagrin termina ses jour». Presque en même temps nous baptisions son petit-fils; -^ car il est bon de vous dire que l'église d'Arménie, quoique séparée de la vôtre, suit les mêmes rites; et le jeune enfant fut appelé Terrimaconio. 11 est l'un des |)lus beaux de la ville de 'l'épicas , où nous résidons. Arrivé à Naplcs, et tout en m'amusant à visiter la ville, je me suis informé, comme je le ferai partout, de Théodore, et une esclave grecque, qui sert dans mon hôlellcrie, m'a dit que ce pourrait bien être le fils du comte Ludovic.
LUDOVIC
Oh ! oui, c'est lui, je n'en doute p;is ; mais où le lrou\cr ?
TRISTAN
A ces mots, qui sont pour moi un trait de lunucrc. — je m'enquiers de votre demeure; on me comprend mal et l'on m'envoie chez la comtesse de Beiflor, et là« devinez quelle est la promicre
personne que je vois
LUDOTIC.
Tout mon cœur est ému.
THISTAX.
C'était Théodore I
LUDOVIC
rhéodorc, dites-vous?
TRISTAN
Il aurait bien voulu m'éviter. Impossible. Moi , après avoir hésité un moment à cause que la barbe l'a un peu changé , je l'ai bien vite reconnu, et suis allé vers lui. De son côté il n'a pas tardé à me reconnaître. Il rn'a supplié de ne raconter l'aventure a personne, il craignait qu'on ne vint à avoir mauvaise opinion de lui parce qu'il avait été en esclavage, n Lh quoi! lui ai je dit,t< iquicspcut-v^tre le (ils d'un dos plus grands seigneurs de Napics, tu rougirais de ce que lu as été acridentellcment cscla\e ? — Moi, (ils d'un grand seigneur! a-i-il répondu; quelle folie! » Bref, je suis venu savoir de vous-même la véiité de ce que m'a dit l'esclave grecque, et si Théodore est bien réellement voire lils, vous recommander son fils a lui et mon neveu. Oh! oui. perniellez que ma sœur \ienne à Naples avec le jeune Terrimaconio. .. non pas que je songe pour cela a un mariage qui pourrait humilier \olre fierté, mais pour (iircîlc prf*- •eote son enfant à san illuslrc aieul.
JOlJRiNKE m, SCENE IV. 141
ludovk;.
Kmbrasscz-moi, mon ami. A la joie dont je suis pénétré, je sens
la vérité de vos discours. Ah ! fils de mon âme, que je retrouve pour
mon boîiheur après une si longue cl si cruelle séparation! Camille,
que me conseilles-tu? Ne dois-je pas aller le voir et le reconnaître?