ACTE I, SCÈNE V
HORTENSE
Erreur! quoi! vous traitez Mes dîners du lundi de superfluités !
Mais rien n'est plus utile, et sur cette matière, . Vous êtes , mon ami , de cent ans en arrière. Il faut avoir un jour, fixé pour recevoir Ses prôneurs à dîner, et ses amis le soir : De nos auteurs en vogue il faut avoir l'élite ; On en fait les honneurs aux grands que l'on invite. Aussi je vois souvent plusieurs des beaux-esprits Dont je vous ai là-bas adressé les écrits : Ils parlent, on s'anime, on rit, la gaîté gagne, Et l'on a ces messieurs comme on a du Champagne. Notre siècle est gourmand , on peut blâmer son goût ; On fronde les dîners, et l'on dîne partout. Mais n'en donner jamais , pas même un par semaine , C'est en solliciteur vouloir qu'on vous promène. Qui , vous solliciteur ? vous êtes candidat : Vous ne demandez rien , vous acceptez. L'État N'a pas dans ses bureaux de puissance intraitable Pour l'heureux candidat qui la courtise à table ; Protégés , protecteurs , au dessert ne font qu'un : Mais ne me parlez pas d'un protecteur à jeun. Recevoir me fatigue, et, pour être sincère, C'est un mal , j'en conviens , mais un mal nécessaire
ao8 L'ÉCOLE DES VIEILLARDS.
Donnez donc des dîners , madame , et donnez-les Sans nourrir à l'office un peuple de valets , Sans payer un cocher , et sans faire étalage D'un grand chasseur perché derrière un équipage. Ce carrosse, à quoi bon ? que n'a-t-il pas coûté! Qui vous force à l'avoir ?
HORTKNSE.
Qui ? la nécessité.
Vous-même ; oui , pour vous j'en ai fait la dépense. Quand on est candidat on court plus qu'on ne pense. Visitez donc les grands , durement cahoté Sur les nobles coussins d'un char numéroté : Vous joûrez à leur porte un brillant personnage1 Y viendrez-vous à pied ? ce n'est plus de votre âge. De fatigue accablé , que ferez-vous le soir ? Qu'il se présente alors quelque spectacle à voir, Eh bien! j'irai donc seule, et j'irai sans m'y plaire; Car vous m'y forcerez. Quel plaisir, au contraire, L'un près de l'autre assis, tête à tête, en causant, D'aller chercher sans peine un spectacle amusant ! D'en jouir tous les deuxL. peut-être c'est faiblesse, Mais , heureuse avec vous , j'y veux être sans cesse. Je fis tout dans ce but, j'ai tort; mais un tel soin, Superflu pour vous seul, est mon premier besoin.