AGATHE, THIBAUT
THIBAUT
XlETouRNE chez nous , ma fille , je ne ferai qu'aller et venir.
AGATHE
Mais quelleaffaire si pressante vous force d'aller à la ville ? Attendez à demain , mon père , il est déjà tard ; pour peu que l'on vous retienne , vous reviendrez la nuit: vous savez que je n'aime pas cela.
THIBAUT
Il est absolument nécessaire que j'y aille aujourd'hui ; mais je n'y serai qu'un instant, et la derai-lieue n'est pas forte. Pendant ce temps,
i62 LE B ON FILS.
tii rêiléchiras sur le choix que tu dois faire , et tu me diras , à mon retour, lequel de Firmin ou de Giraut tu choisis pour ton mari.
AGATHE, tristement.
Jusqu'à ce moment] étois décidée, mais je ne le suis plus.
THIBAUT
Voilà donc la cause de ce chagrin que j'ai remarque sur ton visage. Je n'osois pas t'on parler , parceque je me souviens que les amoureux n'ainient pas les questions ; mais je me suis douté que tu étois brouillée avec Fir* min.
AGATHE
Plut à Dieu que nous fussions brouillés ! cela n'empêche pas de s'aimer, au contraire.
THIBAUT
Ah ! si vous n'êtes jias brouillés , il devient phis dilficile dp vousraccora»
jnoder. Tu as donc beaucoup à te plaindre de Firmin ?
ACT. III, SCEX I. i63
AGATHE
Beaucoup , mon père , beaucoup.
Firmin n'est plus le même , il n'a plus le même amour ; et malbeureusement ma tendresse pour lui n'en peut diminuer : je le verrois , je crois , inconstant, que je l'airaerois encoie.
Tout cela me rend bien malheureuse, et j'aurois grand besoin de conseil.
THIBAUT
S'il étoit d'usage que les filles fissent cas de ceux de leur père, je sais bien ce que je te conseillerois.
Comme vous n'ordonnez jamais , on est toujours tenté de faire ce que ▼ous dites. ^ oyons donc comment TOUS vous conduiriez à ma place.
THIBAUT
Pour te répondre la-dessus , il fa il droit savoir précisément ce que tu jeproches à Firmin.
\6i LE BON FILS.
AGATHE
Ce n'est pas la peine d'entrer dan»
des détails. Mais supposez que Firmin soit un ingrat , un inconstant, qu'il m'oublie , et qu'il renonce à moi... nous n'en sommes pas là, au moins , il s'en faut ; mais supposez pour un moment que j'aie des raisons de croire à l'inconstance de Fir' min, vous décideriez-vous, pour le punir, à épouser M. Giraut?
THIBAUT
Ces sortes de punitions-là, mon enfant , sont toujours pour celui qui les fait : et cela ressembleroit tout justement à notre voisin Gros-Pierre , qui , pour punir les moineaux qui venoient manger ses cerises , abattit son cerisier. A ta place, je n'épouserois point Giraut.
A G A T H Ep
Ah ! que vous êtes de bon conseil, mon père ! je veux suivre aveuglément t^us vos avis.
ACT. lîl, SCEX. I. i65
Maïs je n'épouserois pas non plus Firmin.
AGATHE
Et pourquoi donc , s il vous plaît?
Pardi I parceque tu dis toî-meme qu'il est un ingrat, un inconstant, et 'jue....
AGATHE
Je ne vous ai pas dit cela, mon per«, •t je ne lai jamais pensé.
THIBAUT
Non : eh bien , je l'ai pensé pour loi; j'ai eu une assez longue conversation avec Firmin, et il s'en faut quo j'en aie été content.
AGATHE
Une conversation sur moi?
THIBAUT
Sur toi-même. J'ai commencé par l'assurer que son mariage avec toi étoit certain ; il s'est obstiné à me dire
i66 LE BON FILS.
que non ; et il m'a toujours réponda
là-dessus froidement et tristement.
AGATHE
Tristement, cela peut être; mais ï!on pas froidement , j'en suis sûre,,
THIBAUT
Je le veux bien , il m 'a répondu tristement. Ensuite je lui ai dit que je voulois te donner une dot, et alors il m 'a répondu très gaiement, il m'asauté au cou , et n'a plus douté de t'épouser demain. Après cela , je lui ai confié que pour des raisons dont je l'ai fait juge , je ne pouvois pas payer ta dot le jour même de ton mariage , et il est retombé dans ses doutes et dans 5a tristesse. Oh! tout cela m'a paru clair; et j'ai conclu ce qu'un autre auroit conclu à ma place, que Firmin ne t'aime pas.
AGATHE
Que Firmin ne m'aime pas ! Ah ciel! comment pouvez-vous croire une pareille chose î
ACT. III, SCEX I. 167
THIBAUT
C'est-à-dire, il t'aime bien quand je te donne une dot ; mais sans la dot, il ne se soucie plus de toi.
Mais vou.< l'outragez, mon père; mai? Cdidez-vous bien de penser un seul mot de toutes ces calomnies :
et aoyez sûr que ceux qui vous l'ont dit vous ont menti.
THIBAUT
Tu ne m'entends donc pas? C'est Piimin lui-même qui me l'a dit.
AGATHE
C'est égal , mon père ; il a menti.
Je connois Fii min , je connois son cœur ; et c'est le meilleur , le plus noble, le plus tendre de tous les cœurs.
Lui, aimer par intérêt! Eh! depuis que nous nous connoissons,ne sait-il pas bien que j'ai un frère i* ne sait -il pas que vous avez toujours déclaré vouloir me majiei* iHQn me donner
i68 LE BON FILS, de dot? Est-ce qu'il y a seulement songé? Est-ce qu'il nous est venu dans la tête, à l'un ou à l'autre, que nous avions besoin d'argent pour êti'e aimables? Non, mon père, je vous l© répète, vous avez mal entendu, ou il s'est mal expliqué; et Firmia est le plus désintéressé, le plus aimable et le plus honnête des hommes.
THIBAUT
Voilà ce qui s'appelle bien recevoir un conseil qu'on a demandé!
Explique-moi donc à présent comment, d'après cet éloge, tu peux a- Toir à te plaindre de Firmin.
Cela n'empêche pas, mon pcve.
Oui , sans doute, j'ai à m'en plaindre; oui, je suis fâchée contre lui, et fàcliée peut-être au j)oint que je ne le prendrai pas pour époux : mai« en cessant de l'aimer, eu le haïssant jaiêuie, je ne souffrirai jamais qu'on
ACT. m, SCEN. L 16 f le calomnie devant moi; je le défendrai toujours, parceque je sais combien il est estimable.
THIBAUT
Pourquoi donc es -tu tentée de I0 quitter ?
AGATHE
C'est différent cela , mon père ; cela ne regarde que Pirmin et moi.
Quand on s'aime, il y a tout plein de petits torts qui n'existent que pour les amants. Ils ont raison de s'en piquer, ils ont raison de les punir ; mais tout autre qu'eux n'a pas le droit de juger ces torts-là.