ACTE I , SCENE I
MARGUERITE
Là, tout à l'heure, je me croyais à ce jour où dès le matin on me para de ma belle toilette de mariée, de ces perles , de ces bijoux précieux qui m'auraient éblouie... (souriant) si j'avais pu voir autre chose que celui qui m'avait tout donné.
ALBERT
Marguerite!...
MARGUERITE
Oui, je me voyais en songe à cet instant où Ton nous unissait à
jamais, pour le bonheur comme pour l'adversité, et je me disais :
Pourtant il semble parfois souffrir, et ne me donne pas ma part de
ses peines... ce qui les Jui rendrait plus légères !
(Albert fait un mouvement, prend la main de Marguerite, la baise, puis
la repousse et prend un air froid et contraint.)
albert, à part, se levant.
Ah ! cachons mon secret !
marguerite, se levant aussi.
Lui qui m'a fait partager sa fortune et son rang, il me refuse ce qui m'appartient, sa confiance et son affection !.. Oh ! laissez-moi vous interroger, Albert!... Qu'avez-vous? parlez !... parlez, je vous en supplie !
Albert, se contraignant et très-froid.
Marguerite, ce que vous dites me prouve la bonté de votre cœur que je connaissais déjà, et toute votre amitié, qu'il m'est doux de connaître ! Mais vous vous trompez ! il ne faut point laisser entrer dans votre esprit des craintes chimériques qui troubleraient votre repos.
marguerite , tristement.
Alors c'est moi qui vous ai déplu, Albert !... vous ne me croyez pas digne de votre amitié.
ALBERT
Mais vous vous trompez encore, Marguerite! chassez ces idées... occupez vos loisirs. Vous avez des amies, rapprochez-les de vous !... Madame Beau val...
(Au ton froid d'Albert, Marguerite avait reculé, et à mesure qu'il parlait s'était éloignée de lui en l'écoutant avec étonnement : elle se rapproche au nom de madame Beauval.)
MARGUERITE
Amélie ?
ALBERT
Je l'ai vue hier... elle viendra.
marguerite, avec joie.
Quel bonheur!
D'autres personnes encore vont arriver aujourd'hui.
466 MARGUERITE
marguerite , tristement.
Vous avez engagé du monde?
Albert, souriant.
Déjà ma tante s'ennuyait de notre solitude.
MARGUERITE
Depuis six jours seulement qu'elle est ici!... Il est vrai qu'elle n'a personne à aimer!... Mais je préférais être seule, moi!... je pouvais penser à vous en liberté, et j'espérais toujours qu'il viendrait un moment, comme aujourd'hui, où j'oserais vous parler, où vous m'adresseriez quelques mots d'amitié, où j'apprendrais pourquoi vous ne m'en adressiez plus!...
Albert, d'un ton de reproche amical.
Enfant! moi, je veux que vous soyez heureuse, que des plaisirs nouveaux vous entourent. Savez-vous, Marguerite, que j'ai choisi pour vous hier à Paris de jolies parures?
MARGUERITE
Moi qui ne songeais plus à ma toilette !... Mais je m'en occuperai pour tâcher de vous paraître jolie !... Oh ! je ne dois pas l'être aujourd'hui !... j'ai veillé là toute cette nuit.
ALBERT
Oh ! pourquoi cela ?
MARGUERITE
Vous étiez parti sans rien me dire. Je ne savais ni où vous étiez, ni quand je vous reverrais... mais hier soir j'ai vu votre valet de chambre, mieux instruit que moi, hélas! allumer du feu et veiller pour vous attendre : alors je suis restée ici dans ce salon que vous traversez pour rentrer chez vous... je voulais être la première à vous voir, et vous dire : Bonsoir, Albert!... J'ai essayé de lire, d'écrire à Amélie , puis le sommeil est venu !... bien tard !... car il y avait bien des heures que j'attendais... et j'avais fini par pleurer. Albert, avec amour.
Chère Marguerite !
MARGUERITE
Albert !
( Il a fait un mouvement pour s'approcher d'elle ; elle se jette dans ses bras ) Albert, la repoussant et se contraignant. Je dois vous gronder d'exposer ainsi votre santé. Soyez raisonnable!... Vous êtes pâle... fatiguée!... Allez prendre du repos. marguerite, qui a encore reculé, avec étonnement. Vous voulez que je m'éloigne ?
ALBERT
Je l'exige... pour vous qui avez besoin de vous reposer un peu avant qu'il vienne du monde.