SCÈNE PREMIÈRE
PICARDIN , LE DOMESTIQUE.
picardin , quittant le bureau où il écrivait, sonne. Â un domestique qui paraît.
Les journaux.
le domestique , qui est entré par le fond, posant les journaux sur le bureau.
Je les apportais à Monsieur : les voilà tous, excepté la Mode, que madame la duchesse a demandée, et le Moniteur, que monsieur le duc a mis dans sa poche en sortant.
PICARDIN.
C'est bien.
( Le domestique va pour sortir; puis il revient sur ses pas.)
LE DOMESTIQUE
Si j'osais vous demander une grâce, Monsieur?...
PICARDIN.
Quoi donc ?
LE DOMESTIQUE
C'est un de mes amis qui sollicite une place de garçon de bureau aux finances ; il dit que si vous vouliez, Monsieur, vous le secrétaire et l'homme de confiance de M. le duc Georges de Montigny- Lansac...
picardin , avec importance.
Nous verrons, Joseph, nous verrons.
LE DOMESTIQUE
La place est vacante.
PICARDIN.
Alors il est trop tard, elle est donnée ! Il n'y a jamais de places disponibles que celles qui sont encore occupées... mais nous songerons à cela tantôt... je suis en affaires.
o\S GEORGES.
le domestique , en sortant.
Oh ! si Monsieur veut... avec son crédit!...
picardin, assis, et déchirant la bande des journaux.
Sans doute, j'ai du crédit!... On n'est pas le secrétaire d'un homme puissant, d'un homme en situation d'être ministre, d'un grand homme enfin, seulement pour écrire ses lettres... (Jetant un coup d'œil de côté.) Il est parti !... {Il se lève.) Et je peux l'avouer, ce n'est guère que pour cela que je suis ici !... oui... secrétaire à dix-huit cents francs d'appointements... moi, Picardin!... un ami!... (Avec orgueil.) Il me traite en ami... quant à cela, je n'ai pas à me plaindre... et je puis dire que, dans l'intimité, nous sommes comme égaux... Lui, duc, millionnaire, et homme de génie!... quel honneur !... Une seule chose m'étonne ; c'est que, me voyant là tous les jours, il n'ait jamais pensé qu'une bonne place, un bon emploi dans le gouvernement me conviendrait à merveille!... Mais non!... Il me dit sans cesse : Vous êtes heureux, vous !... point de soucis ! point d'ambition!... des goûts modestes!... vous ne demandez rien!... C'est vrai, on ne demande rien... maison accepterait bien quelque chose !... Au reste, je ferais peut-être bien de demander... quoique sa confiance me dédommage !... Il me parle de ses affaires, de sa fortune, de ses espérances, de lui... Il me parle souvent de lui !... Je fais même quelques articles dans les journaux sur son mérite, sur ses talents, sur... (Il ouvre un journal.) Voyons s'ils ne m'ont pas fait de fautes d'impression, cette fois, et si ma rectification d'hier produit un bon effet. (Il parcourt des yeux le journal.) Ah ! voici !.., (Il lit haut.) « Quelques journaux mal informés sont « tombés dans de graves erreurs au sujet de M. le duc Georges de « Montigny-Lansac ; il importe que la vérité soit bien connue. «M. Georges, fils unique et légitime... » (Parle.) N'ont-ils pas dit que sa mère n'était pas mariée légalement?... (Lisant.) « Etlégi- « time de M. le duc de Montigny-Lansac, épousa, il y a dix ans, en « 1*822, mademoiselle Laurence Bonardon, riche héritière : peu « après, il hérita du titre de son père. Élevé en France, le jeune « duc, partisan des idées nouvelles, n'a gardé... » (Il fait un mouvement et repète avec stupéfaction.) Gardé !... (Il lit le reste vite et légèrement, comme cherchant le sens.) « Dans le haut rang qu'il « occupe, aucune de ses idées» » (Parlé.) Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qu'ils ont mis là ?... (Il va vivement au bureau, et prend un papier.) Mais je n'avais pas écrit cela, moi!... (Il lit son papier.) « Le duc n'a renié aucune des idées généreuses de sa jeunesse. » (Parlé.) Il y a renié !.. tout juste le contraire de ce qu'ils ont imprimé !... Voilà ce que j'avais écrit, ce qu'il croit, ce que tous doivent croire! .. Voyons le reste. (Il reprend le journal.) « Depuis « dix années, on l'a toujours vu aussi véritable ami des libertés pu-