‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 345 sur 350 · SCENE XII · texte numérisé non relu

SCENE XII

LA PRÉSIDENTE

Une femme un peu adroite ne cache-t-elle pas à un homme tout ce qu'elle veut lui laisser ignorer ?

LE MARQUIS

Si vous consentiez seulement à répondre à deux questions ?

LA PRÉSIDENTE

Deux?... je vous crains si peu, que je vous promets de n'en pas laisser une sans réponse.

LE MARQUIS

Par exemple, si je demandais à quoi se passe votre temps ?

LA PRÉSIDENTE

Eh bien, je vous le dirais.

LE MARQUIS

Et je devinerais alors qui vous êtes.

LA PRÉSIDENTE

Ce n'est pas sûr... la vie se passe en soins si frivoles î... Quelle femme ne donne pas d'abord bien des heures à une toilette plus ou moins riche, même quand cette parure ne lui doit servir à rien ?... Quelle est celle qui ne sacrifie pas son temps à visiter ou à recevoir des personnes que parfois elle n'estime guère?... En est-il une enfin qui ne soit obligée de renoncer à d'innocents plaisirs pour obtenir l'estime de gens que souvent elle n'aime pas?... et non seulement cela est commun à toutes les femmes, mais convenez, Monsieur, qu'il est bon nombre d'hommes qui ne font pas des choses plus utiles et plus raisonnables, et que voilà une vie bien employée par les uns comme par les autres.

LE MARQUIS, SOUTiant

Fort bien !... mais si je demandais ce qui occupe votre pensée ?

LA PRÉSIDENTE

Cela ne vous dirait pas davantage ce que vous désirez savoir.

LE MARQUIS

Voyons !... mais la vérité ?

LA PRÉSIDENTE

La vérité est qu'il y a une pensée qui vient à toutes les femmes, qui passe dans l'espril de la plus sage comme dans le cœur de la plus légère, c'est que le bonheur consiste à aimer et à être aimée!... mais comme ce désir vient à toutes, il ne peut vous aider à deviner à quelle classe appartient celle qui le forme.

LE MARQUIS

Pourtant je devinerai.

LA PRÉSIDENTE

Je ne me suis pas donné tant de peine pour deviner le marquis de Stainville.

LE MARQUIS

Me deviner, moi ?

LA PRÉSIDENTE

Je sais qu'une réputation d'homme d'esprit ne l'a pas satisfait... quoiqu'il y ait dans le monde terriblement de gens qui vivent à moins; et pour qu'il fût heureux, il faudrait...

LE MARQUIS

Qu'il pût vous plaire !

la présidente, riant.

Pas du tout!... car, en ajoutant une conquête à ses nombreux succès , M. le marquis ne fait ordinairement que changer le genre de son ennui !... Non !... il lui faudrait l'ambition, la gloire !...

LE MARQUIS

Celles que je vois m'en dégoûtent.

LA PRÉSIDENTE

Oh ! je le comprends !... Cette ambition , désir insensé d'accumuler titres, charges, emplois et richesses?... cette gloire qui n'est que du bruit ?... cela convient-il aux âmes élevées, aux esprits délicats?... Mais attacher son nom à de nobles projets , se rendre célèbre par un vrai mérite, devenir utile au bonheur des autres?... mais être riche quand il y a tant de bien à faire ?... mais être puissant quand il y a tant de grandes choses à exécuter?... Ah ! qui pourrait dédaigner la richesse et la puissance avec cette pensée-là?

LE MARQUIS

Quels discours !... quels regards !...

LA PRÉSIDENTE

Puis, à côté de ces graves idées, ne reste-t-il pas des plaisirs ?

LE MARQUIS

Les plaisirs?... j'en suis las.

LA PRÉSIDENTE

Oui, sans doute, de ce mouvement , de ces fêtes?... Oh ! comme cela doit fatiguer !... Mais cultiver les arts, appeler à soi les talents qui charment la vie, occuper son esprit de mille idées nouvelles?... Voilà ce que je croyais être le plaisir et ne lasser jamais ! Peutêtre mon ignorance des choses de ce monde me rend-elle bien ridicule à vos yeux.

LE MARQUIS

Ah ! vous êtes à mes yeux la plus noble et la plus charmante des femmes , et ce qui ne lasserait jamais , ce serait de vous voir , de

vous entendre Mais, dans tous ces moyens de bonheur, oublie-

rez-vous celui qu'on ne peut oublier près de vous ?... l'amour?

LA PRÉSIDENTE , SOUViant.

Que dirais-je moi qui ne le connais pas ?.*. moi qui ai seulement

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