SCÈNE III
Madame de COURTENAY, DAMBLEVILLE.
DAMBLEVILLE.
Allons, le voilà en gaieté maintenant, et tout à l'heure il avait
l'air désespéré ! Ce n'est pas naturel... Je vous assure qu'il est
malade... ou il est fou ! ce qui est encore une maladie.
MADAME DE COURTENAY
Eh non ! docteur, il est amoureux, et amoureux d'Isabelle.
DAMBLEVILLE.
Eh bien ! à cette maladie-là , le remède est tout trouvé : il faut
les marier. Un mariage ! quelle fête pour mademoiselle Monis-
trol !
MADAME DE COURTENAY , SOUriant.
Elle a de si hautes prétentions pour Isabelle que celui-là...
DAMBLEVILLE.
Ah ! si M- et madame de Monville ne s'étaient pas ruinés, oui !... mais c'est tout au plus si des débris de leur grande fortune il reste à leur fille sept ou huit mille livres de rentes, et M. Léonce en a autant de son père !... Ils sont jeunes tous deux, ils s'aiment... je le répète, mariez-les.
MADAME DE COURTENAY
C'est mon plus grand désir ; mais ce fils , objet de toutes mes pensées , a déjà bien inquiété sa mère !... Enfant, sa santé délicate me força de l'éloigner des jeux et des études de son âge : seul à la campagne, ses jours se passaient à rêver ; cette vie contemplative le rendit étranger à toutes les choses de la vie réeile et positive. On
le croyait insensible et sans intelligence Moi, sa mère , j'avais
seule surpris parfois un regard de feu , un mot passionné , un élan généreux révélant une âme énergique , qui ne pouvait ou ne voulait pas se communiquer aux autres. Depuis , j'ai deviné aussi cet amour qu'il renferme avec tant de soin , et dont il n'a jamais voulu convenir, même avec moi... Toutes mes tentatives pour obtenir son secret avaient échoué devant sa froide réserve, et pour la première fois il vient de nous laisser lire dans son âme.
DAMBLEVILLE.
Je ne le comprends pas, je l'avoue.
106 ISABELLE
MADAME DE COURTENAY
Mais, vous venez de comprendre qu'il est heureux ?... Sa joie Ta rendu expansif... car il a lu dans les yeux d'Isabelle le bonheur de sa vie ; il est aimé... vous l'avez vu ?
DAMBLEVILLE.
Il paraît que l'amour, tout aveugle qu'il est, a encore de meilleurs yeux que moi, car je n'ai rien vu de tout cela !
MADAME DE COURTENAY
Ecoutez, ce qu'un jeune homme n'ose avouer à sa mère, il le dit souvent à un ami ; il vous aime, avec vous il parlera ; il faut le voir.
Sans doute; et si vous voulez, je puis à l'instant...
MADAME DE COURTENAY
Il faut que ce mariage se fasse promptement pour lui. . et pour moi aussi... qui souffre trop de sa tristesse...
DAMBLEVILLE.
Oui, j'aurai son secret !... il m'appartient à moi, son médecin : je dois être confident des chagrins comme des maladies; j'ai l'expérience pour les unes et l'amitié pour les autres.
MADAME DE COURTENAY
Il faut donc l'interroger. (Fausse sortie. ) Mais dites-lui aussi... qu'il aurait dû se confier à sa mère ! Est-ce qu'elle lui demande autre chose que d'être heureux?... Je vais vous l'envoyer.
(Elle sort par le fond. )