SCÈNE IX
FRANCINE, BERNARD, LE DRAC, caché.
FRANCINE, sans voir Bernard.
Oui, c’était bien le Cyclope, je l’ai reconnu de loin ; mais pas moyen de savoir... (voyant Bernard.) Ah ! Bernard ! Qu’estce que vous faites ici ?
BERNARD, se relevant à demi et lui parlant un genou encore en
terre.
Tu vois, Francine, je demande à la bonne Damo de me faire avoir ton pardon.
FRANCINE, embarrassée et méfiante.
Est-ce que?... J’espère que vous ne vous moquez point?
BERNARD, se levant tout à fait.
Me moquer? Ah ! peux tu croire... Mais oui, tu dois croire que je suis capable de ça! Pourtant, regarde-moi, Francine, il y a du changement en moi, puisque j’ai mérité... (il montre sa croix.)
FRANCINE
Tiens! oui, je savais!
BERNARD, von) an t montrer ses papiers.
Et il y a encore autre chose. .. C’est pas le tout de se battre ; j'ai appris à me bien conduire. Tiens! regarde mes états de service !
9 FRANCINE
Je sais, je sais!
BERNARD
Comment le savais-tu ?
FRANCINE
J’avais vu tout ça... dans un rêve.
BERNARD
Tu rêvais donc de moi ? Ah ! Francine, si tu rêves de moi, c’est que tu m’aimes encore !
FRANCINE, sévère.
Vous croyez, Bernard ?
BERNARD
Je crois !... non, je ne crois plus, puisque tu me reçois si froidement. J’aurais voulu et je voudrais croire, mais je sais bien que j’ai tout fait pour que tu me méprises, pour que tu me détestes. Je le sais si bien, Francine, et j’en suis si honteux, j’en ai eu tant de chagrin et de colère contre moi, que tu ne devrais pas me faire des reproches. Ali ! les reproches, vois-tu!... (frappant sur sa poitrine) ils sont là; y en a lourd comme une montagne, et, si tu pouvais voir le fond de mon cœur, tu aurais plus do pitié que de rancune !
FRANCINE
Je n’ai pas de rancune. Je suis contente que vous soyez redevenu honnête homme et bon sujet... J’en remercie le bon Dieu; mais...
BERNARD
Mais ça n’est pas une raison pour m’aimer ! Oui, je sais ça! Pourtant!...
FRANCINE
Pourquoi donc voulez-vous que je vous aime?
LE DRAC
BERNARD
Parce que je t’aime toujours, moi ! parce que je t’ai toujours aimée, même dans le temps où je te faisais souffrir. Ah! si tu savais... Mais tu ne comprends pas ça, toi qu’es si raisonnable 1 tu diras que je suis fou. Eh bien , prends que je l’ai été... C’était ça! une idée, une histoire de sorcier, de bonne aventure...
FRANCINE
C’est donc vrai aussi, ça? On t’avait prédit...
BERNARD
Tout ce qui m’est arrivé ! Alors l’ambition m’a tourné la tête, je voulais voir du pays, faire la guerre, avoir ça ! (u montre sa croix.) Et comme ça m’enrageait de te quitter... eh bien , le diable s’est mis dans ma vie, et je suis devenu pire qu’un chien 1... Mais à présent !... oh ! ça n’est plus ça, Francine! mets-moi à quelle épreuve que tu voudras, et je réponds de moi !
FRANCINE, inquiète.
Mon père va rentrer, Bernard ; vous ne pouvez pas rester ici !
BERNARD
Pourquoi ça? Tu crois qu’il ne voudra pas m'entendre? (Mi ! que si ! J’aurai pas honte de me confesser, j’endurerai les reproches, je me soumettrai à tout !
FRANCINE
Et ma mère! elle vous pardonnera?
BERNARD
01» ! celle-là, oui ! Une Femme si bonne, si patiente 1 un cœur si doux I Elle qui, avant mes sottises, m’aimait tant ! elle que j’ai tant fait rire... et tant fait pleurer!... Où co qu’elle est ? Elle n’est donc pas à la maison ?
FRANCINE
Ah ! malheurenx I tu demandes où elle est I
BERNARD
Est-ce que...?
FRANCINE
Et tu n’en sais pas la cause ?
BERNARD
Ne me la dis pas, ne me la dis pas; ce serait tropî(n fond
en larmes.)
FRANCINE
Pleure, va, t’as sujet de pleurer 1
BERNARD , sanglotant.
Oh!... la meilleure femme!... J’aura s dû m’attendre à ça!... Et moi que je comptais sur elle pour être pardonné ! Pauvre chère femme, va! Ah! me v’iàtrop puni, et la justice du bon Dieu pouvait pas trouver mieux pour me percer le cœur! Ah ! pauvre femme! brave femme! c’était comme ma mère aussi, à moi !
FRANCINE, adoocio. t
Tu vois bien, Bernard, que, quand même je t’aimerais encore, je ne pourrais plus jamais en convenir.
BERNARD, virement.
Eh bien, si fait! C’est justement pour ça! pense donc! Quelle chose est-ce que je peux faire pour consoler sa pauvre âme ? qu’est-ce qui lui ferait plaisir, si elle vivait ? qu’est-ce qu’elle me commanderait de faire ? Va, Francine, elle n’avait qu’une idée, qui était de nous marier, à la condition que je serais digno d’elle et digne de loi. Eh bien, ce jour-là est venu, vingt dieux ! et c’est au nom de ta mère que je viens te demander en mariage.
FRANCINE
Mon Dieu ! c’est pourtant vrai, ce qu’il dit là, et, si ma mère l’entend, elle se réjouit dans le ciel!... Eh bien, laisse-moi consulter mon père !...
BERNARD
Oui, oui, nous allons lui parler tous les deux I Francine, vivement..
Oh! non! c’est trop tôt! songe donc...
BERNARD
Ah! oui, il m’en veutl Sa pauv' femme... c’est juste! Eh
LE DRAC - 25
bien, je vas lui écrire et lui envoyer une lettre ; mais, toi, Francine, tu parleras pour moi ?
FRANCINE
Si tu crois que ma mère le commande?
BERNARD
Oui, oui ! et le bon Dieu aussi veut que le repentir serve à quelque chose ! Jure-moi de me pardonner si ton père consent !
FRANCINE
Je le promets...
BERNARD
Ah ! il faut jurer, Francine, je t’aime tant!
FRANCINE
Allons, je le jure.
Francine!... laisse-moi t’embrasser.
FRANCINE
Non! c’est trop tôt.
BERNARD
Oui, c’est trop tôt... mais de loin... Tiens ! (Lui envoyant des baisers en s’en allant.) Rends-moi z’en un au moins.
FRANCINE
Non! Quand reviendras-tu savoir...?
BERNARD
Faut que je retourne à bord ; mais, demain, j’aurai un congé de huit jours, et je reviendrai tout de suite...
FRANCINE
Faut pas venir, si mon père est en colère ! Comment que tu le sauras?
BERNARD
Mets un signal à la fenêtre, un mouchoir blanc si c’est oui.
FRANCINE
Et rien si c’est non. Allons, adieu !
BERNARD
Non, non, pas adieu! c’est pas possible. A demain ! (n sort.)