‹ Théâtre de NohantChapitre 102 sur 208 · SCÈNE XVÏ DURAND, LOUISE · texte numérisé non relu

SCÈNE XVÏ DURAND, LOUISE

LOUISE, courant après lui.

Jean! écoute... écoute donc!

DURAND, la prenant par Je bras avec violenco et la faisant rentrer.

Laisse-le partir! Do quoi te mélcs-tu? Quand je te débarrasse d’un bavard et d’un menteur dont la sotte langue te déshonorait !...

LOUISE

Il ne l’a pas fait à mauvaise injtpntjon, jjftOjpsiuur. Vous voyez bien qu’il a perdu la tète! Pauvre garçon ! Il vous servait bien, il vous aimait. Sa simplicité vo.us di vcxlissiùt plus souvent quelle ne vous impatientait... Vous regr^tlerei, monsieur ! Et qui sait si vous ne vous reprac^torep pas... ?

Qu’est-ce que j’aurai à me reprocher ? Voyons! Les regrets? Us sont donc bien grands ?

LOUISE

Il ne s’agit pas de moi, monsieur ! Je no vous parle jamais de moi, je ne vous ai jamais rien demandé pour moi !... Mais, pour vous-mème, no dois-je pas... ? N’est-ce pas bien sévère de renvoyer un bon sujet qui vous sert avec franchise -depuis dix ans... depuis son enfance, pour une seule faute, pour Un petit mensonge qui ne vous fait aucun tort, et dont moi seule aurais le droit de me fâcher?

LE PAVE

DURAND

Ainsi, tu le lui pardonnes ? On peut être insolent avec toi...

LOUISE

Il ne l’a jamais été.

DURAND

Ce n’est pas la dernière des impertinences de se vanter do ton affection ?

LOUISE

C’est selon comme il en parle. Il ne sait guère s’expliquer. S’il vous a dit que je l’aimais de grande amitié, il n’a pas menti. N’avons-nous pas été élevés ensemble, sous vos yeux, par la bonne Rosalie ? Ne dois-je pas le regarder comme mon frère ?

DURAND

Non ! car je ne le considère pas comme mon fils. Il est trop au-dessous de toi par l’intelligence.

LOUISE

Bahl l’esprit 1... C’est une belle chose, je n’en disconviens pas; mais ça n’est pas tout : la bonté vaut encore mieux, et je n’oublierai jamais que, quand tous les autres enfants do mon âge me repoussaient en me traitant do champie, les pauvres enfants, sans savoir ce qu’ils disaient et croyant me faire une grande honte, il y en avait un qui me consolait et me protégeait toujours, et celui-là, c’était Jean ! Jean tout seul, pas d’autre que lui 1

DURAND, arec douleur.

Et moi ! et moi 1 Je ne t’ai donc pas consolée, je ne t’ai donc pas protégée, moi ?

LOUISE

Vous, cela n’est pas étonnant, un homme comme vous, qui n’a que l’idée de faire bien, et qui est au-dessus de tout le monde!... C’est comme le bon Dieu, il n’a pas de mérite à être ce qu’il est, il ne pourrait pas être autrement ; mais ce pauvre petit Jean, qui, avant d’entrer chez vous, n’avait pas été mieux élevé qu’un autre...

DU II A ND, k pari.

Ah ! toujours lui, toujours ce Jean, cet imbécile, ce Jocrisse, ce Pierrot ! Oh ! les femmes ! les femmes ! Il y a (le quoi devenir fou ! (Regardant Louise, qui se penche à la fenêtre.) Eli bien, lu lui parles, tu l’appelles?

LOUISE

Non, monsieur, je le regarde, je le suis des yeux. Savezvous que ça m’inquiète, de l’avoir vu sortir en refusant ses gages et en me regardant d’un air... Le voilà qui se promène du côté de l’eau !...

DURAND, ému.

Est-ce que tu le crois capable...?

LOUISE

De s’y jeter? Ma foi, que sait-on? Il m’en a menacé deux fois aujourd’hui. Il n’a pas la tète bien forte... Être chassé comme ça do chez vous, qui êtes si juste et si bon, c’est une grande honte, et on est capable de croire dans le pays qu’il a fait quelque choso de bien mal ! Le voilà déshonoré pour un mot dont il n’a pas senti la conséquence, pauvre Jean I

DURAND, jaloux.

Louise, tu pleures !

LOUISE

Eh bien, oui, monsieur, je pleure... C’est mon camarade, mon ami d’enfance, mon bon compagnon de travail, mon pareil, à moi !

DURAND, prenant machinalement son fusil.

Ah ! malheureuse ! c’est de la passion que tu as pour lui, et je ne sais ce qui me retient... (11 fait un pas vers la fenêtre.)

LOUISE

Vous voulez le tuer? Eh bien, vous me tuerez d’abord !

DURAND, quittant son fusil, k part.

Mon Dieu 1 mon Dieu ! préservez-moi ! sauvez-moi ! J’ai eu envie de la tuer aussi ! (Haut.) Voyons, ne crains rien, quitte cette fenêtre...

LOUISE

La quitter?... Mais non, monsieur! Voyez, le voilà qui

LE PAVE

court tout droit vers la rivière... Monsieur! rappelez-le, pardonnez-lui!... (Criant.) Jean! reviens!... Monsieur te pardonne, Jean ! 11 ne m’écoute pas !... Ah ! ce n’est pas possible de le laisser faire 1 (Elle sort en courant.)

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