SCÈNE IX
MAX, PÈRÉGiUNUâ, N A N f) I.
PÉRÉGRINUS, inquiet.
Alors, ce panier...?
»1ax.
Il ne s’agit pas de panier! Assieds-toi là, qüë je t’irilërroge!
PÉRÉGRtNUS va s’asseoir devant l’établi.
Tu veux m’interroger? Sur quoi?
MAX
Comment te sens-tu ?
PÉRÉGRINUS.
Où prends-tu que je sois malade ?
MAX
Réponds !
PÉRÉGRINUS.
Je me sens bien. Après?
Voyons ton pouls I
PÉRÉGRINUS.
Pourquoi? Ah! c’est quelque étude que tu fais sur la circulation ?... (Pendant que Max compte les pulsations.) Tu esdonc enfin décidé à te faire médecin ?
MAX
Médecin, moi? Dieu m’en garde! C’est bien le plus sot métier!...
PÉRÉGRINUS.
Ah ! je croyais... Qu’est-ce que tu veux donc faire de toute ta science?
MAX
Il ne s’agit pas de moi... Regarde-moi là, dans les yeux!
PÉRÉGRINUS, toujours doux et calme.
Comme tu voudras, (une pause.) Eh bien?
MAX, lui tâtant la tête.
Le front... la forme... la densité...
PÉRÉGRINUS.
Tu t’occupes aussi de crânologie?
MAX
Moi, croire à une ânerie pareille?
PÉRÉGRINUS.
Eh bien, alors...?
Ton pouls est calme, ton œil est pur, ton front est moite... Tu es bien constitué... Tu as de l’appétit?... Dors-tu bien?
LA NUIT DE NOËL 229
PÉRÉGRINUS.
Comme un loir.
MAX
Pas de tristesse?
PÉRÉGRINUS.
Pas du tout!
MAX
Ni d’inquiétudes?
PÉRÉGRINUS.
Je n’en ai point sujet.
MAX
Pas d’ambition?
PÉRÉGRINUS.
Pas si sot !
MAX
Et pas de haine ?
Je ne sais ce que c’est.
MAX
Blais de l’amour? Ah! l’amour, voyons, sois franc.
PÉRÉGRINUS, souriant et un peu embarrassé.
L’amour... Bah ! l’amour me laisse bien tranquille, va !
MAX
Alors, mon pauvre ami, ça va bien mal, et je ne donnerais pas un kreutzer de ta peau.
PÉRÉGRINUS.
A qui en as-tu? et que signifie ce badinage?
MAX, retournant son fauteuil devant lui et parlant comme un professeur dans sa chaire.
Je ne plaisante pas ! Mon ami Pérégrinus, tu es perdu ! perdu sans retour, si tu ne changes de régime, de caractère, d’habitudes, de mœurs et d’occcupations. Malheureux ! ne vois-tu pas que tu t’es atrophié déplorablement dans le bienêtre épais et nauséabond de la vie régulière? Crois-tu donc que l’homme soit fait pour s’absorber dans une spécialité industrielle? Encore, si tu cherchais quelque perfectionnement
à cette spécialité? Mais te voilà riche, et tu te crois quitte envers toi-même. Est-ce une existence normale que de passer les étés dans un petit bien de campagne à tailler des espaliers et à greiler des roses ; l’hiver, à se dorloter au coin d’un bon feu, à collectionner des gravures, des cannes et des tabatières? A ce train-là, mon bon ami, avec cette santé splendide et cette insouciance , tu vas tout droit au crétinisme. Voyons, qu’as-tu à répondre?
PÉRÉGRINUS, souriant.
Trois petits mots polir tes grandes phrases : Je suis heureux I
MAX
Heureux! heureux! Voilà bien une réponse d’horloger! Heureux ! ils croient avoir tout dit, ces routiniers ignorants, quand ils ont prononcé avec emphase la formule de leur sottise : Je suis heureux I
PÉRÉGRINUS.
Eh ! mais, si c’est une sottise que de se contenter de son sort, je veux être sot tout à mon aise, et je te prie de mo laisser comme je suis !
MAX
Voilà de quoi je me garderai bien ! le le pôrte trop d’amitié pour y consentir... Écoute-moi et tâche de comprendre... N’ayant pas conscience do ton être, et remplaçant le travail de la pensée par des contemplations vagues et des images incohérentes, il arrivera de ton cerveau comme de ces murs abandonnés auxquels s’attachent les champignons et la moisissure. Secoue-toi, mon pauvre ami, secoue-toi; car, un de ces matins, tu pourras bien t’éveiller colimaçon, et tu voudras ramper sur le tronc des arbres, ou tu te croiras chauvesouris, et tu fuiras éperdu devant la lumière.
PÉRÉGRINUS.
Ce serait bizarre, mais j’espère que ça ne m’arrivera pas. Tu es un peu exagéré dans tes théories, et, à force d’étudiei les organes du cerveau, tu as peut-être vu de trop près le danger. Je le sais bien aussi, moi, que la raison tient à un
* LA NUIT DE NOËL 231
fil, et que la limite entre la sagesse et l’extravaganco est aussi déliée que l’ombre d’un cheveu sur la muraille ; mais rien ne sert de s’en tourmenter, et je ne vois pas que ta délirante activité te préserve mieux que ne fait ma douce nonchalance. Je vois que tu pèches par l’excès contraire; tu négliges trop la vie physique. Tu passes des semaines presque sans dormir et sans manger, privé d’air pur et séchant sur tes livres... Je doute que ce soit là un bon régime pour l’esprit et pour le corps !
MAX
Oh! moi, mon cher, je ne risque rien! J’ai doublé mon cerveau d’un acier impénétrable, la logique ! J’ai vu le danger. J’avais de l’imagination tout comme un autre; mais j'ai mis cette folle à la porte du logis, à grands coups de pied dans le dos, c’est-à-dire à grand renfort de savoir, d’expérimentations et de raisonnements positifs. La raison, mon cher Pérégrinus, la raison pure, implacable gardienne de nos facultés, tout est là, et il n’v a que cela!
PÉRÉGRINUS.
Savoir 1
MAX
Comment, savoir?
PÉRÉGRINUS.
Eh! mon Dieu, oui, qui sait? Pour moi, tout se résume en espérance, et j’aime mieux croire des choses riantes et un peu chimériques que d’étre absolument sûr qu’elles n’existent pas.
MAX
Ah ! nous y voilà : le fantastique ! Tu as toujours eu cette tendance...
PÉRÉGRINUS.
Eh bien, pourquoi pas? Je suis Allemand, moi, un boft et vrai Allemand de toutes pièces !
MAX
Oui, poésie à échappement avec rouages et pivots!
PÉRÉGRINUS.
Raille, je le veux bien ! Toi, tu affiches le cosmopolitisme, tu cherches l'omniscience, tu apprends mille belles choses... C’est bien, j’admire; mais tu veux tout palper, tout soumettre au raisonnement, tout juger... Je ne vois pas que cela te conduise à un but. Te voilà presque aussi âgé que moi, sans état, sans repos, sans avenir peut-être !...
MAX
Mon cher ami, écoute bien : quand je me sentirai le besoin d’être classé dans le troupeau de la routine, je donnerai six semaines ou deux mois au perfectionnement d’une spécialité quelconque. Avec l’habitude d’examen que je possède, il ne m’en faudra pas davantage, et je n’aurai que l’embarras du choix. Je tirerai au sort dans mon chapeau, vois-tu, mon bonhomme !
PÉRÉGUINUS.
Tu n’es pas modeste, mais c’est ton droit; tu es un homme supérieur, toi ! tout le monde ne peut pas...
MAX
Tout le monde peut se défendre de l’abrutissement, et l’abrutissement est la conséquence du développement exclusif d’une spécialité. C’est ce qui a fait inventer le proverbe quo les cordonniers sont les plus mal chaussés. Exemple : quelle heure est-il?
PÉRÉGRINUS, surpris. 11 cherche dans sa poche et autour de lui.
Quelle heure?... Dame, il doit être environ huit...
MAX
Quelle heure est-il au juste ?
PÉRÉGRINUS.
Au juste, je ne sais pas.
MAX
Ceci prouve d’une manière péremptoire que les horlogers ne servent à rien. Yeux-tu que je te dise l’heure, moi, à une demi-minute près? Je n’ai qu’à me mettre à cette fenêtre et regarder la première étoile venue : ce n’est pas plus malin que ça.
LA NUIT DE NOËL 233
PEREGRINUS, riant.
t’en défie î
MAX
Tu m’en défies? (il ouvre la îrnétre.) Ah! ce n’est pas ma faute s’il n’y a pas une seule étoile à découvert.
PÉRÉGRINUS.
Tu vois que les horlogers peuvent servir à quelque chose?
MAX, fermant la fenêtre.
Ce n’est toujours point ici le cas. Tu n’as pas seulement une montre !
PÉRÉGRINUS.
Tu m’en perds ou tu m’en casses une par semaine! Tu sais bien que je t’ai donné la dernière l’autre jour.
MAX
Ah! tiens, c’est vrai! je l’ai là. Eh bien, je t’en remercie, mais elle est détestable, elle ne va pas.
PÉRÉGRINUS.
Voyons ! (il remonte la montre de Max.) Ce n’est pas étonnant, tu as oublié...
MAX
Mais ta pendule, cette précieuse antiquaille, qui est arrêtée depuis l’année dernière?
PÉRÉGRINUS, lui rendant sa montre et lui montrant lo bureau.
La pendule de...? Le mouvement est là. Je suis en train de
réparer, et justement, ce soir, je complais la mettre dans son étui...
MAX, regardant la pendule en imitation de Boule qui est sur un socle • accroche à la muraille, au-dessus de la porte du fond.
Oui, dans son monument! Mais à quoi bon une machine pour compter les heures de Ion néant?
PÉRÉGRINUS.
Ah çà! qu’est-ce que lu 3s donc à me rabrouer de la sorte aujourd’hui? Je ne t’ai jamais vu si terrible!
MAX
Tu veux savoir ce que j’ai contre toi?
PÉRÉGRINUS.
Oui, j’aime mieux savoir.
MAX
Eh bien, sais-tu ce que c’est qu’un arbre de Noël ?
PÉRÉGRINUS, surpris et embarrassé.
Un... arbre de Noël?
MAX
Oui, un jouet d’enfant, avec des bougies allumées, avec des rubans, des fruits, des bonbons, des pantins pendus aux branches? Un bon Allemand comme toi Sait de reste que c’est la surprise obligée, la veille de Noël, pour tous les marmots audessous de sept ans ?
PÉRÉGRINUS.
Je sais ça : après ?
MAX
Eh bien, que penses-tu d’un marmot do trente ans qui, chaque année, se donne, à lui tout seul, en grand secret, le divertissement de se surprendre ainsi lui-même? Moi, je pense que c’est un malheureux qui tombe en enfance, un homme qui devient idiot ou fou, et cet homme-là, c’est toi !
PÉRÉGRINUS, troublé, sc levant.
Max qui t’a dit cela ?
Le valet que tu as chassé hier. Il est venu tantôt me révéler ta manie, et il a bien fait, car je suis accouru, comme tu vois.
PÉRÉGRINUS.
Si tu écoutes les propos d’un valet ivrogne...
MAX
Oh ! n’essaye pas de me tromper ! J’ai vu arriver ici certaine corbeille que tu réclamais tout à l’heure, et je t’avertis que tu ne la reverras pas, car j’en ai fait bonne et prompte justice : j’ai tout jeté au feu et dans la rue!
LA NUIT DE NOËL 235
PÉRÉGRINVS, très-affecté.
Ah !... vous avez jeté... ? vous avez brûlé...? Eh bien, Max, vous m’avez fait de la peine, beaucoup de peine !
MAX
Ah! voilà!
PÉRÉGRINUS.
Oui, voilà ma folie, je le veux bien ; mais la vôtre est plus cruelle : vous avez voulu effacer de ma vie un rêve bien modeste, bien caché! Et pourquoi, je vous* le demande? Pour rendre hommage à je ne sais quel fantôme de raison creuse et froide, qui vous trahira peut-être, vous, tout le premier. Laissez donc aux gens humbles qui se taisent leurs innocents plaisirs et leurs mystérieuses contemplations. Tenez, je suis fâché de vous le dire, mais vous avez fait là une méchante action, et, si ma maison n’était protégée par une influence supérieure à la vôtre, vous lui eussiez porté malheur. J’ai senti le contre-coup de votre procédé barbare : en rentrant chez moi tout à l’heure, j’ai marché sur des débris ; il m’a semblé que j’entendais sous mes pieds de faibles plaintes, et que de mon toit pleuvaient des larmes. Ma cloche était cassée ; ma serrure, ouvrago excellent et précieux d’un vieux ami... (Max lève ses épaules) — que vous n’avez peut-être pas assez apprécié ! — la serrure de maître Rossmayer était forcée et gâtée. Le marteau, usé par la main de mes pères, gisait sur le pavé, dans la boue ! Enfin mon seuil était violé et outragé! Un froid mortel a passé sur mon front comme un souffle diabolique... Max, je ne veux pas oublier notre amitié d’enfance ; mais je vous déclare qu’en insultant à de pieux souvenirs, — que vous ne comprenez pas, — vous avez contristé mon âme et peut-être offensé une mémoire qui m’est chère ! (il se rassied très-cmu sur son fauteuil.)
MAX
Ainsi, tu avoues ton mal? tu proclames ta sottise? Tu gémis sur des jouets de filasse et de carton comme sur des créatures Vivantes que j’aurais massacrées? Vraiment, oui!
et pour un peu tu me traiterais d’Hérodc I Ne dirait-on pas, à te voir ainsi, d’une mère à qui l’on a ravi ses enfants ?
PÉRÉGRINUS, impatienté.
Ses enfants, ses enfants... Eh bien, qu’en sait-on si je n’ai pas d’enfants?
MAX
Dis-tu vrai ? Tu serais père, et tu me l’aurais caché ?
Mêle-toi de les affaires et ne t’occupe pas des miennes !
MAX
Allons, calme-toi 1
PÉRÉGRINUS.
Oui, calmons-nous, on vient!