I.E DRAC
Malheur! je n’avais pas prévu qu’elle ne voudrait pas, qu’elle ne pourrait pas me croire !
FRANCINE, \ part.
C’est qu’il ne parle plus comme il a coutume de parler ! (Haut.) Où prends-tu tout ce que tu dis?
LE DRAC
Dans une nature supérieure à la tienne. Voyons, pour me croire, il te faut des preuves?
FRANCINE
Quelle preuve peux-tu me donner?
LE DRAC
N’as-tu pas rêvé la nuit dernière d’un enfant blanc couronné de fleurs, qui courait sur l’eau comme tu cours sur la terre?
FRANCINE, se parlant à elle-même.
Je n’ai dit ça à personne !... et c’est vrai, je l’ai rêvé !
LE DRAC
Ce médaillon que tu portes toujours...
FRANCINE, vivement.
C’est des cheveux de mon frère, qui s’est marié et qui est allé demeurer à Nice !
LE DRAC
Tu mens, Francine, ce sont des cheveux de Bernard.
FRANCINE
Ah ! ne dis pas ça! Si mon père l’avait su...
LE DRAC
Tu vois bien que je suis celui qui voit tout et qui sait toutes choses. Va ! tu me connaissais sous ma forme aérienne, je vivais dans ton imagination. Tu essayais en vain de nier ; tu me voyais dans tes songes, et l’enfant que la nuit dernière tu regardais courir sur la crête des vagues, c’était moi, Francine, c’était le drac, ton protecteur et ton ami !
FRANCINE
Mais alors... toi, comment me connais-tu? comment me voyais-tu ?
LE DRAC
Oh ! moi, je te connais depuis longtemps, Francine î Souviens-toi ! quand tu étais au lavoir et que tu te penchais sur l’eau transparente, moi, caché dans le feuillage des saules, je voyais ton front pur et ton pâle sourire. Tu chantais un air que Bernard t’avait appris, et tu croyais entendre une voix faible qui te soufflait les paroles...
FRANCINE
C’est vrai pourtant.
LE DRAC
Quand tu errais sur les rochers déserts, pensant toujours à Bernard et regardant toutes les voiles dans la brume de l’horizon, une voix amie que tu prenais d’abord pour le souffle du vent dans les broussailles te disait : « Il reviendra, espère ! #
FRANCINE
Ali! c’est encore vrai !
LE DRAC
Un jour, tu as écrit son nom sur le sable pour en tirer un présage, comme font toutes les jeunes filles et tous les amoureux. Comme eux, tu te disais : « Si la première lame emporte les caractères, c’est qu’il ne reviendra pas ; si à la troisième on peut les lire encore, c’est qu’il pense àmrioi et veut revenir.» — La lame est revenue sept fois, et sept fois elle a respecté le nom chéri.
LE DRAC
FRANCINE, étonnée.
Comment peux-tu savoir?... J’étais seule; c’est donc toi qui retenais la vague?
LE DRAC
C’est moi qui, berçant toujours tes fantaisies et caressant ton espérance, t’ai empêchée de mourir de chagrin.
FRANCINE
Eh bien , alors, oui ! tu dois être mon ami. On dit que les dracs sont bons pour ceux qu’ils aiment 1
LE DRAC
Je t’aimais d’un pur amour, Francine. Ton âme était ma sœur, et je ne voulais que ta confiance. J’ai pris la forme humaine pour l’avoir tout à fait, pour t’annoncer le retour de Bernard, pour contempler ton sourire et baiser tes larmes de joie... Mais, sous cette forme, j’ai senti en moi un feu étrange, la jalousie, la colère, la haine, la passion 1 Renonce à Bernard, Francine ; il le faut, je le veux !
FRANCINE
Tu demandes l’impossible ! Je ne veux pas oublier Bernard, et je ne peux pas t’aimer !
LE DRAC
Alors souviens-toi de ce que je te dis ! Si tu restes triste et seule, si tu chasses mon rival, tu verras tout réussir dans ta vie; sinon, malheur à lui, malheur à toi, malheur à ta maison, à tes parents, malheur à tous ceux que tu aimes I (il sort. Francine, effrayée, tombe sur une chaise.)