‹ Théâtre de NohantChapitre 127 sur 208 · N AN NI · texte numérisé non relu

N AN NI

Oui, oui ! j’ai tout le temps; il n’est pas dix heures.

PÉRÉGRINUS.

Mais vos parents seront inquiets de vous?

NANNI.

Non pas. Je leur ai dit que vous attendiez un petit filleul, et que, si vous aviez besoin de moi pour l’amuser, je resterais jusqu’à minuit.

PÉRÉGRINUS, attendri et timide.

Alors... puisque vous avez pensé à tout... Savez-vous, mademoiselle Lœmirt, que vous êtes bien bonne, bien aimable, bien... bien obligeante!

NANNI.

Oh ! ce que je peux faire pour vous est si peu de chose ! Mais, puisque vous m’estimez un peu, monsieur Pérégrinus, faites-moi un grand plaisir, parlez-moi de lui. Dites-moi quel âge il a.

PÉRÉGRINUS.

Qui? l’enfant?

NANNI.

Oui, et comment il se nomme.

PÉRÉGRINUS.

Vous vous intéressez donc beaucoup à lui ?

NANNI.

Oh! je l’aime de tout mon cœur? Vous me permettrez bien de le voir, n’est-ce pas? Où donc est-il? Et quand est-ce qu’on va l’amener ?

PÉRÉGRINUS.

Chère mademoiselle Lœmirt, voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire ?

NANNI, qui s’est assise et qui s’occupe A éplucher un peu la branche et à faire des nœuds de rubans.

Oh ! oui, par exemple. Pendant que je travaille, cela va bien m’intéresser.

2*25 THÉÂTRE DE MOHANT

PÉRÉGRINUS, allant chercher nne chaise et venant s’asseoir devant elle, près du poêle.

Eh bien, je commence. Il y avait une fois dans la belle et célèbre ville de Franefort-sur-le-Mein...

Dans notre ville? dans notre rue peut-être?

PÉRÉGRINUS.

Précisément . C’était dans la rue de Kalbach et dans une vieille maison fort semblable à celle-ci ! Dans cette ville, dans cette rue, dans cette maison, vivait une honnête et nombreuse famille du nom de... Mais je vous dirai le nom plus tard.

NANNI.

Oui, oui, quand vous voudrez l

PÉRÉGRINUS.

Les sept enfants...

NANNI.

Ils étaient sept?

PÉRÉGRINUS.

Et même huit, car il y avait aussi le fils d’un voisin, et celui-là s’appelait Max, comme mon ami le docteur ès sciences, Or, c’étaient de beaux enfants, sauf le plus jeune, qui, sans être contrefait ni maussade, était si réservé, si peu bruyant, si timide, qu’on l’oubliait volontiers dans un coin pour ne s’occuper que des autres, plus aimables ou plus spirituels.

NANNI.

Pauvre petit ! c’est celui que j’aurais aimé le mieux.

PÉRÉGRINUS.

Il n’était point à plaindre, car, bien qu’il ne sût ni flatter ni caresser, il aimait beaucoup 1 II adorait ses parents, ses frères et sœurs, et son ami Max, et il était content de les aimer. Il n’avait pas besoin d’autre chose. Il y a des caractères Comme cela (pliant le genou peu à peu devant Nanni), des personnes qui ne savent rien exprimer, rien demander... et qui pourtant... (Nanni le regarde étonnée ; il ramasse un ruban qu’elle a laissé tomber, et le lui présente respectueusement.) Et, d’ailleurs, il avait un ami, un vieux parrain qui le choyait particulièrement.

LA NUIT DE NOËL 253

NANNI, inquiète.

Un parrain?

PÉRÉGRINUS.

Oui, l’excellent homme et habile ouvrier maître Noël Rossmayer.

NANNI.

Ah! mon Dieu! est-ce qu’elle fait peur, votre histoire, monsieur Pérégrinus?

PÉRÉGRINÜS.

Non! ne craignez rien. Or, le savant horloger enseignait son art au filleul en question, et, dans ses moments de loisir, il lui fabriquait des jouets fort ingénieux, des marionnettes, des soldats à ressort qui faisaient l’exercice, des animaux qui semblaient marcher tout seuls, des moulins qui tournaient,... et, la veille de Noël., il lui donnait tout cela pendu à un bel arbre tout brillant de lumières. L’enfant respectait ces beaux jouets et ne les eût jamais brisés; mais ses frères, plus turbulents, et Max surtout, Max, curieux de voir ce que les joujoux avaient dans la tète et dans le ventre, les détruisaient sans pitié. Et le parrain grondait! Chaque année, il disait au filleul : « Voici les derniers présents que je te fais, si l’an prochain tu ne peux pas m’en montrer au moins un entier... ou raccommodé par toi ! » L’enfant pleurait. Il n’eût osé chercher à réparer quoi que ce soit, tant il avait de respect pour la science de son maître, et il ne savait rien refuser à ses frè res, à son ami. Il ne savait ni mentir, ni cacher, ni appeler à son secours; il eût craint de faire gronder et punir ces chers tyrans qui lui prenaient tout. Un jour, le parrain, qui était bien vieux, bien vieux, se sentit mourir, et, l’ayant appelé, il lui dit : « Mon pauvre Pérégrinus... »

NANNI.

Il s’appelait comme vous ?

PÉRÉGRINUS.

Il s’appelait comme moi, et il avait alors douze ans. Et, comme il pleurait de voir son maître si pâle et si tremblant : «Tu pleures parce que tu m’aimes, lui dit le vieillard ; mais

tu es faible de caractère. De même que tu as toujours laissé prendre et détruire les jouets que j’inventais pour toi, de même tu laisseras effacer par le temps et les distractions les sages conseils et les utiles leçons que je t’ai donnés. Tu seras un artisan consciencieux, mais sans génie et sans invention. Tu seras riche, estimé ; mais tu n’auras jamais la gloire d’attacher ton nom à une découverte, à moins que je ne m’en mêle, et... Mais il est trop tard à présent... je ne sais plus moi-môme... Adieu 1 sois honnête et charitable, et pense à ton parrain, au moins une fois l’an... la veille de Noël I » Or, ma chère demoiselle Lœmirt, le parrain, c’était mon parrain ; l’enfant, c’était moi, et l’arbre de Noël que vous préparez, c’est comme un bouquet de fête que j’offre en secret, chaque année, à la mémoire de mon très-digne et cher ami maître Noël Rossmayer.

NÀNNI.

Eh bien , vous avez raison, monsieur Pérégrinus, et je n’aurai plus peur de lui. Je l’aime à présent que je sais comme il vous a aimé. Est-ce que... est-ce que vous le voyez, la veille de Noël ?

PÉRÉGRINUS, allant reporter sa chaise.

Non, je ne le vois pas, bien qu’après minuit je reste là à veiller jusqu’à deux heures dans ce cabinet où il me donnait mes leçons, et au milieu des objets qui me viennent de lui ; je trouve du bonheur à me rappeler sa figuré, ses paroles;... car, si je n’ai pas fait grand honneur à son enseignement, du moins je lui ai tenu ma parole d’être honnête homme et de e pas l’oublier.

NANNI.

Oh ! oui, certes I Mais ce n’est donc pas vrai, ce qu’on dit, qu’il revient ?

PÉRÉGRINUS.

Plût au ciel qu’il voulût revenir! il serait chez moi le bienvenu ! Aussi, je fais tout mon possible pour m’imaginer que ie l’entends ehaue ie m’entretiens avec lui.

LA NUIT DE NOËL 255

NANXI.

Ah ! vous vous imaginez... f

PÉRÉGRINUS.

Ma chère enfant, je ne suis pas comme mon ami Max, je ne veux pas sonder les profondeurs, et je serais désolé de pouvoir nier avec certitude de certaines choses mystérieuses et douces. Tenez ! j’ai retenu ce vers d’un vieux poète français :

Au cœur bien net et pur, l’âme prête des yeux.

Cela en dit beaucoup, et il n’y a rien là d’effrayant ni de risible.

Je comprends, monsieur Tvss ! Permettez-moi d’allumer l’arbre de Noël avec vous à minuit, de penser un peu avec vous au parrain... et puis je vous laisserai veiller tranquillement tout seui.

PÉRÉGRINUS.

Ah ! ma chère... chère demoiselle Lœmirt... c’est un grand plaisir que je vous devrai.

NANNI, très-émue.

Je vais emporter tout cela dans la salle à manger pour attacher les bougies, et vous, puisque vous devez veiller, il faut dormir à présent une heure. J’irai frapper à votre porte quand sonnera le quart avant minuit.

PÉRÉGRINUS.

Vraiment?... vous voulez que je vous quitte, au lieu de vous aider ?

NANNI.

Oui, oui, je n’ai plus du tout peur, voyez I je m’en vais toute seule ! Reposez-vous 1 (Elle sort.)

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