MAR1ELLE, ERGASTE, FLORIMOND
ïlarielle, à part, lit un manuscrit. Ergaste et Florimond achèvent de manger, assis h une petite table.
ERGASTE
Allons, ne nous querellons plus et buvons sans colère le coup de l’étrier. Jo n’aime point les vers ; toi, tü fais montre de ceux que tu sais...
KLORIMONP, déclamant.
Tu rechignes en vain ta trogne mal contente...
(Parlant naturellement.) Je te soutiens, moi, que la comédie que nous jouons, comedia dell'arte, comédie bouffonne, comédie à sujet, comédie à l’impromptu, comédie à canevas, comédie italienne en un mot, passera de mode en France singulièrement ; et que la comedirt sostenuta, la comédie noble, comédie académique, comédie sérieuse, comédie française pour tout dire, fera oublier notre vieux genre libre et burlesque.
ERGASTE
Que la trompette du diable me rende sourd si j’en crois pas un mot ; quoi ! on divertirait le monde avec des pièces récitées de mémoire ? le théâtre des auteurs déposséderait le théâtre des acteurs? Voyons, Marielle, mets-nous d’accord; quel est ton sentiment?
HARIELLE.
J’aime ton dépit, mon vieux Ergaste. Il ferait beau voir un ancien soldat, qüi n’a jamais déserté son drapeau, rabaisser l’excellence de son métier, aujourd’hui qu’il est comédien ! Mais j’ai dit comme toi, avant d’avoir lu les pièces que ce jeune homme a su tirer de nos vieux canevas.
ERGASTE
Quel jeune homme veux-tu dire ?
Celui que nous avons connu à Paris, chez Riberio. Ahl Riberio Fiurelli, mon maître et mon modèle en la partie des Scaramouche ; il ne se doutait guère, lorsque le petit Poquelin venait l’admirer et le consuslter, qu’il enseignait plus de sérieux que de bouffon à ce généreux esprit.
FLORIMOND
Généreux vous plaît à dire ; je le tiens, moi, pour un méchant copiste et pour un plaisant larron. Quoi I parce que l’on aura compilé une vingtaine de bons canevas italiens, pour en tirer l’essence de deux ou trois mauvaises comédies françaises, on sera un estimable auteur ? Cet auteur-là passera de mode, croyez-moi.
HARIELLE.
Que ce soit de lui ou de tout autre, nous serons volés, vous dis-je : c’est la loi du Parnasse. Le génie est un grand conquérant, autant vaut dire un grand pillard.
FLORIMOND
Votre Molière n’est point un esprit créateur, je lui refuse le génie.
HARIELLE.
Le génie, c’est l’ordre dans la fantaisie. M. Corneille, que vous ne pouvez pas méconnaître pour grand et excellent poëte, ne fait point autre chose que de polir les rudes diamants que M. Hardi, M. Desmarets, M. Scudéri, M. Tristan, îff. Théophile et vingt autres avaient dégrossis. Mais laissons ces beaux esprits tranquilles et songeons à notre métier 1 Quelle heure est-il f
ERGASTE
L’horloge des Ursulines a sonné trois heures, ta sœur la religieuse ne viendra plus aujourd’hui.
MARIELLE.
On ne lui aura point permis de sortir, et l’on ne me reçoit point au parloir. Allons, je m’en irai d’ici sans lui avoir serré la main une dernière fois ! Si nous lisions ensemble ce manuscrit ? Nous ne partons que dans deux heures ; nous allons tout d’une traite de Turin à Grenoble. Il nous faut représenter une pièce nouvelle le jour même de notre arrivée. Nous aurons à peine le temps de vêtir nos costumes.
FLORIHOND.
C’est bien votre faute, Marielle 1 nous devions partir plus ôt. On dirait que vous ne pouvez point vous arracher de Turin, cette fois-cil
MARIELLE.
Peut-être que l’âge se fait sentir et me rend paresseux.
FLORIMOND, à Ergaste.
Je crains plutôt un retour de jeunesse! (Haut.) Mon sentiment est que nous pressions notre départ, afin de nous reposer un peu à mi-chemin. Là, nous lirons et essayerons la pièce.
ERGASTE
L’avis serait bon, n’était qu’en voyage tu songes trop à la chasse pour vouloir lire quoi que ce soit.
FLORIMOND
C’est bien à toi de parler I toi qui ne soupires qu’après la pèche 1 Le sot divertissement !
Mais la pèche...
FLORIMOND
Mais la chasse...
MARIELLE.
Mais le théâtre, mes amis ! il y faudrait songer un peu. C’est au moment de rentrer en France qu’il ferait bon nous remettre en mémoire les manquements que l’on nous a reprochés en ce pays-là. Ici, en Italie, on excuse beaucoup de
MARIELLE
négligence, on passe sur la langueur de l’aetion, il suffit qu’au beau moment nous fassions rirel Mais l’impatience française s’accommode aussi malaisément des oublis que des redites. Quand ces gens-là ont une fois bâillé, n’espérez plus de les divertir, Faisons donc en sorte de nous concerter un peu à l’avance pour régler l’ordre de nos entrées, pour ne nous point retirer la parole les uns aux autres, et, sur toutes choses, pour ne point parler tous à la fois sur la scène.
FLORIMOND
Mais n’est-ce point pris sur le naturel, ce désordre comique?
MARIELLE.
Approchons-nous de la nature le plus qu’il nous sera possible, mais sans oublier que nous faisons de l’art. La belle manière du comédien qui joue d’imagination et qui compose en jouant tout ce qu’il dit, c’est de provoquer les heureuses réparties de son interlocuteur, faute de quoi, lui-même serait privé de sa vive faconde. Un bon acteur a en vue la conduite de l’action plus que la fausse gloire de montrer son esprit au détriment de l’ensemble, et tel de nous qui se perd en un labyrinthe de badineries hors de saison ferait mieux parfois d’exposer naïvement et simplement le sujet du spectacle.
FLORIMOND
A ce compte-là, Marielle, nous changerions notre manière et prendrions celle des comédiens de l’hôtel de Bourgogne, ce3 maîtres passés en l’art de brailler, qui ne trouvent rien d’euxmêmes et qui répètent comme des sansonnets la leçon qu’on leur a dictée.
MARIELLE.
Florimond, ne disais-tu pas tout à l’heure que notre théâtre italien s’en allait en décadence ? Faisons-le durer encore un siècle, s’il se peut, en assujettissant notre folie que l’on aime encore à des lois mieux réglées que l’on commence à nous préférer.
FLORIMOND
Il durera toujours autant que nous, et après nous la fin du
CSG THÉÂTRE ÜE NOUANT
monde! J’aime les beaux vers, moi, et, si les acteurs arrivent
à les bien dibe, nos dialogues à l'impromptu ne seront point
regrettables.
MARIELLE.
J’ignore si jamais un homme pourra rendre la pensée d’un autre avec autant de feu et d’à-propos que la sienne propre; mais, quoi qu’il en arrive, songêz à ce que deviendra la liberté du théâtre, quand nous n’y aurons plus le droit de dire la vérité aux rois comme aux peuples, tbus malheureux qui ne rient guère si l’on ne les chatouille adroitement. Songez que notre babil improvisé échappe à toute censure, et que nul ne peut prévoir et empêcher nos traits de critique. Quand nous montrons au peuple ses ridicules et ses vices sous l’aspect de Brighelle, du Mezzetin, de Pascariel ou de Pierrot, il le supporte et s’en réjouit. Mais que Pantalon, ie Docteur, le Capitan et le Trufaldin ne soient plus soufferts à personnifier les travers et les malices de la richesse, de la science, de la noblesse et de l’épée, les puissances seront à l’abri de tout contrôle, et le pauvre monde endurera seul sa propre satire.
ERGASTE
Eh î morbleu f Marielle a raison. C’est là ce qui relève notre profession, c’est ce qui fait que nous sommes quasi tous lettrés, gentilshommes ou gens de guerre ; quand le comédien ne sera plus qu’une machine à réciter les tirades des auteurs, le premier ignorant venu, pour peu qu’il ait la voix forte et et le jarret solide, sera propre aux premiers emploi» du théâtre. Çà, travaillons ; faisons connaître à ces Français qui nous sommes. Voyons cette comédie, Marielle !
(Marielle déroule le manuscrit.)
* FLORIMOND
Mais votre Fabio nous serait nécessaire, et il n’est point céans?
ERGASTE
Il a été faire quelques achats. Il va rentrer.:
FLORIMOND
Des achats? des plumes, des défi telles, des gants parfumés ! Marielle doit savoir ce que lui coûte la braverie de son fils adoptif.
MARIELLE.
C’est un enfant. Il est beau, il plaît à tout le monde, il faut bien qu’il se plaise aussi à lui-même.
FLORIMOND
A sa place, je ferais encore plus de sottises qu’il n’en fait, puisque vous le trouvez bon. Vous avez fait une belle emplette, vous, le jour que vous l’avez acheté à des bohémiens.
ERGASTE
Allons, bourru I vas-tu point reprocher à Marielle la plus louable de ses œuvres ? Dieu sait si nous étions riches et s’il nous restait de quoi bien dîner, le jour où Marielle tira de sa poche la rançon de ce pauvre petit enfant I
FLORIMOND
Et à présent que le pauvre petit est un grand garçon, on peut dire de lui
Pourveu qu’on soit morgant, qn'on bride sa moustache. Qu'on frise ses cheveux, qu’on porte nn grand panache. Qu'on parle barragouyn et qu’on suive le vent,
En ce teins du jourd’huy, l'on n’est que trop savant.
ERGASTE
Si tu dis encore des vers, je m’en vas 1
Je dirai donc en prose que Marielle sera payé de ses libéralités par l’ingratitude. Voilà ce qui est assuré à quiconque fait métier d’obliger les autres. Ah I...
Je tenais, comme on dit, le loup par les oreilles !
Car voici une pratique de même espèce, M Desœuillets !