‹ Théâtre de NohantChapitre 160 sur 208 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MARIELLE, SYLVIA.

MARIELLE.

Vous le voyez, Sylvia, vous avez voulu suivre noire fortune errante, et jo n'ai souvent à vous olfrir qu’un toit de

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feuillage et un siège de gazon ! c’est trop de fatigues et d’aventures pour une femme délicate 1 “ '" t

SYLVIA

Jusqu’ici, je n’ai ressenti aucune fatigue, et nos aventures m’ont semblé plus réjouissantes que fâcheuses. Moi, je l’aime, cetle vie vagabonde, et je ne me l’étais point imaginée aussi agréable qu’elle l’est en votre compagnie.

MARIELLE.

Vous parlez ainsi pour ne point affliger votre vieil ami, sachant bien qu’il voudrait vous donner toutes les aises du monde et qu’il souffre de ne pouvoir écarter les -épines du chemin où vous marchez. Quel caractère est le vôtre, Sylvial il me donnerait de l’étonnement, si l’admiration qu’il me cause me laissait le temps de m’étonner de rien.

SYLVIA

Vous ne vous connaissez donc point vous-même, Marielle? car vous êtes mon modèle, et c’est à vous que je m’efforce de ressembler pour être satisfaite de moi.

MARIELLE.

Tant de bonheur n’est-il point un rêve que je fais?

SYLVIA. '

Tu l’as mérité, ce bonheur; 1 toute ta vie ne fut-elle point un miroir de candeur et de générosité? **

MARIELLE.

Ne m’en fais point un mérite : j’étais né pitoyable, et j’aurais souhaité d’être riche ou puissant pour guérir tous les cœurs navrés. La vue du mal des autres m’a toujours semblé plus malaisée à supporter que mon propre mal; co n’est point vertu, cela, c’est nature-; j’ai rencontré des ingrats; mais, mon Dieu! qu’il est commode de leur pardonner quand on est aimé de Sylvia!

SYLVIA

Sois donc heureux, bon Marielle, car je t’aime plus que moi-même 1

MARIELLE

Ah! que tu me causes de joie et d’épnuvflnte! pourras-tu m’aimer longtemps?

SYLVIA

Je veux t'aimer toujours et je le pourrai; fie-toi à moi, Marielle, comme je me fie à moi-môme. Je sais comment je puis aimer; j’ai été nourrie d’un lait calviniste, robuste et austère liqueur^ souvent môlde de sang, qui rend courageux ceux qu’elle ne rend point farouches. Dès l’enfance, j’ai souffert pour nui foi. on a brisé mes affections; ma jeunesse a été une épreuve, un martyre! Si ma raison s’est éclaircie, si j’ai perdu l’obstination du schisme, je n'aj point, pour cela, prétendu abjurer mes premières vénérations, mes premières tendresses; mon cœur n’a jamais voulu renier ma religion, n’a jamais voulu damner personne. Va ! j’ai de la constance autant qu’une de ces héroïnes de Corneille que tu aimes tant! En te donnant ma foi, je savais bien que, selon l’ordre de la nature, tu devais vieillir avant moi, mais je savais bien aussi que rien ne me déciderait à te survivre.

M Alt I ELLE.

Chère, folle et triste pensée ! j’ai deux fois ton <lgc r ct tu acceptes l’idée de retrancher la moitié de ta vie pour te conformer au cours de la mienne !

SYLVIA

Il nous reste bien, au moins, vingt ans à vivre, n’cst-co pas? Vingt ans d’un bonheur sans égal, que peut-on demander davantage?

Ai a r t k L l E .

O Sylvia! ô ma femme! il me semble que tu me fais immortel par ton amour, et je te dirais volontiers comme Dr;. te à I’orcio :

O miracle! ô grand cœur, ,H qui tout autre cède. Dieux I que je suis puissant, puisque jo te possède!

Et moi, je te répondrai comme Porcie à Brute :

Oui, vous y régnez seul: rien ne pent l’asservir.

Et ce cœur est un lieu qu'on ne vous peut ravir.

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