SCÈNE V
FABIO, DESŒILLETS.
FABIO
Eh bien, Desœillets, cette réponse de Rome est-elle enfin arrivée ?
DESOEILLETS
La voici : on vous accepterait sous la condition de vouloir débuter dans le grotesque. Mais quel dommage ce serait de cacher sous le masque une figure aussi souffrable que la vôtre.
FABIO, exalté.
J’accepte ! Je suis las des fades rôles d’amoureux I Les grands bouffons arrivent seuls à la célébrité du théâtre. Marielle le sait bien, lui qui me refuse les rôles d’ Arlequin et de Brighelle. Oh ! le masque cachera mes pleurs ! On a méprisé les fleurs de ma jeunesse ! On applaudira peut-être à ma laideur empruntée, et je devrai au mensonge ce que l’on a refusé à la nature : j’accepte. Écrivez que j’accepte I
DESOEILLETS
Vous voyez que l’on vous offre d’assez beaux avantages; mais il se faut hâter.
FABIO
Je partirai demain.
DESOEILLETS
Pourquoi pas cette nuit ? Voici Marielle. Ouvrez-vous à lui de votre dessein.
FABIO
Non, je n’en ai pas le courage. Ce soir, après le spectacle.
(il sort.)
DESOEILLETS, à part.
Ah ! vous n’êtes point pressé ? Je le suis, moi 1 SCÈNE VI
MARIELLE, DESŒILLETS.
MARIELLE, en costume complet de Scaramouche, sauf le visage, qui n’est point encore grimé -
Qu’a donc Fabio ? Il semble tout défait ! On dirait qu’il évite de me voir! Sylvia est malade, Floritnond est dans une humeur massacrante ! Voici une représentation qui ne promet rien de bon.
DESOEILLETS
La signora Marielle est malade?
MARIELLE
MARIELLE, stupéfait. ,
De qui parlez-vous ?
DESOEILLETS
Ohl je crois que j’extravague. C’est le signor Fabio qui en est cause.
MARIELLE.
Comment ! Expliquez-vous ?
DESOEILLETS
Mon Dieu ! ne le blâmez point. A cet âge-là, on est sujet à des abstractions d’esprit... De certaines paroles vous échapent... On n’est point le maître de celer un secret.
MARIELLE.
Un secret !
DESOEILLETS
Hélas ! monsieur, un secret tombé par mégarde dans l’oreille de votre plus dévoué serviteur est en lieu de sûreté.
MARIELLE.
Monsieur le régisseur... monsieur le factotum ! Je n’aime point qu’on se mêle malgré moi de mes affaires. Parlez, je le veux. Qu’ai liez-vous dire ?
DESOEILLETS
Vous me voyez au désespoir de vous avoir déplu. Je ne sais rien, en vérité !
MARIELLE, avec force.
Parlerez-vous ?
DESOEILLETS
Ce n’est point ma faute si ce jeune Fabio m’a dit quo vous étiez marié avec mademoiselle de Varennes.
MARIELLE.
Qui lui a dit cela ?
DESOEILLETS
C’est madame elle-même... Sans doute avec l’agrément de monsieur?
MARIELLE.
Mademoiselle Sylvia s’est voulu moquer de Fabio, ou Fabio s’est moqué de vous.
DESOEILLETS
C’est comme il plaira à Votre Seigneurie. Mais, s’il était vrai, croyez bien que ma discrétion...
C’est bien, laissez-moi, mon ami. Il me faut rêver à mon rôle.
DESOEILLETS
On va commencer dans un moment 1
Je suis prêt, vous voyez. (Desœillets sort.)