‹ Théâtre de NohantChapitre 197 sur 208 · SCÈNE PREMIÈRE MARIELLE, PIERROT · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE MARIELLE, PIERROT

MARIELLE, pâle, malade et vieilli, appuyé sur le bras de Pierrot.

Il y a du temps que je n’étais venu ici. Commo c’est triste^ à présent ! quel aspect d’abandon ! C’est éteint et délabré comme moi. (il va soulever le rideau de tapisserie.)

PIERROT

Ne regardez point vers le théâtre, monsieur Mariclle, ça vous fait toujours de la peine.

MARIELLE, souriant tristement.

Tu crois?

PIERROT

Pour mon compte, je ne le traverse point, que je n’aie des envies de pleurer. Je vous crois voir encore sautant si gaiement sur ces planches; et à présent... à présent, le plancher craque tout seul; la nuit, ça fait peurl

MARIELLE.

Ah ! tout est bien changé aussi pour toi, mon pauvre enfant! Tu étais occupé, allègre, heureux! Et, à présent, te voilà morne et désœuvré, enchaîné aux ennuis d’un vieillard chagrin, imbécile, et peut-être... Dis-moi, Pierrot, dis-moi la vérité, toi! EsUie que je suis fou?

PIERROT

Oh bien, par exemple! qui est-ce qui vous a dit ça?

Quand j’ai la fièvre, je puis bien extravaguer?

PIERROT

Pas beaucoup !

MARIELLE.

Et alors... je suis méchant, peut-être?

PIERROT

C’est bien malgré vous!

MARIELLE.

Je ne te maltraite point?

PIERROT

Bah! vous m’embrassez! vous me demandez pardon!

MARIELLE.

Pardon? Mon Dieu, si je te demande pardon, c’est donc que je te maltraite? Oui, oui, je m’en souviens ! Tu as quelque fois l’air de me craindre.

PIERROT

Bon! si je vous craignais, je ne vous aimerais point, et je vous aime, voyez-vous... Tant plus vous êtes malade, tant plus je vous aime !

MARIELLE, levant les ycui au ciel.

Et voilà l’enfant que l’on méprisait pour sa simplicité! On les injurie, on les traite d’ineptes et d’incapables, ceux qui ne savent qu’aimer! Comme si ce n’était point tout! comme si ceux qui n’ont point d’autre science et d’autre mérite devant toi, ô mon Dieu! n’étaient pas les premiers dans le ciel, à ta droite 1

PIERROT

Oh! la jolie prière que vous récitez là, monsieur Marielle! Vous priez le bon Dieu, vous, malgré qu’ils me disaient à la ferme, quand vous m’avez emmené, que je m’en allais à ma perdition, parce que les comédiens étaient damnés!

MARIELLE.

Mon enfant, les comédiens ne sont damnés que par les

M A R I EL LE

hommes. Dieu les absout quand ils ont beaucoup souffert, et les bénit quand ils ont beaucoup aimé 1 Est-ce que tu ne dis plus tes prières, toi, depuis que tu es avec nous?

PIERROT

Oht que si fait! Tous soirs et tous matins, comme du temps que je courais emmy les champs !

Dis-m’en donc une ! Je m’imagine que cela me fera du bien.

Oh! dame, vous dire une prière! je n’en sais point. J’ai la mémoire trop courte, moi! Je dis au bon Dieu ce qui me vient sur le moment.

MARIELLE.

Eh bien, j’aime mieux cela! Dis ce que tu voudras, (u s'assied. Pierrot se met à genoux près de lui.)

PIERROT

« Bon Dieu du ciel et bonne dame des anges, consolez donc un pauvre chrétien qui a le cœur en détresse à cause de la maladie de son maître. Marquez-lui votre amitié en lui guérissant celui qu’il aime plus que tout au monde... après vous, s’entend ! et lui enseignez quelque bonne parole pour réconforter cette pauvre âme qui est affligée de beaucoup de peine!... » Voilà que vous dormez, monsieur Marielle? Vous n’étes point bien ici ! Il nous faut retourner à votre logis, c’est l’heure !

MARIELLE.

Non, non! je t’écoutais... je réfléchissais! je tâchais à me ressouvenir... Où sommes-nous donc ici, Pierrot?

PIERROT

Dans la ville de Lyon, dans les bâtiments du théâtre, dans le foyer des acteurs.

MARIELLE.

Est-ce que nous allons jouer la comédie ?

PIERROT

Non ! Depuis quinze jours que vous êtes malade, il n’y a

plus de comédie. Le théâtre est fermé ; mais, comme il touche à notre auberge, nous nous y promenons quand cela vous plaît , (a part.) Pauvre homme ! tous les jours, à la même heure, il me fait ces mômes questions-là!

MARI ELLE, inquiet.

Où est donc Ergaste? Pourquoi Ergaste n’est-il point ici?

PIERROT

Ergaste est reparti, il y a trois jours, en vous disant : « Je veux savoir la vérité; je la saurai et je reviendrai te la dire. »

MARIELLE.

La vérité sur quoi ?

PIERROT, embarrassé.

Ah ! dame, je ne sais pas, moi !

MARIELLE.

Et Fabio? Fabio m’a donc abandonné, lui aussi?

PIERROT

On ne sait point où il a passé. Ergaste l’a déjà cherché et ne l’a point retrouvé. Mais, puisqu’il est reparti, il le trouvera bien, allez !

MARIELLE.

J’ai su où il était dans le temps, mais je l’ai oublié. Et Florirnond, est-ce qu’il est mort le même jour que moi?

PIERROT

M. Florirnond n’est pas plus mort que vous, Dieu merci! Mais il n’a plus le cœur à la chasse, et il ne vous quitte guère.

MARIELLE.

Et ma sœur, a-t-on de ses nouvelles?

Eh! oui, monsieur Marielle 1 Vous avez reçu une lettre d’elle hier!

MARIELLE.

Vrai ! Est-ce qu’elle ne viendra [ is ?

PIERROT

Si fait ! elle a obtenu de venir faire guérir ses yeux en France, et elle sera ici bientôt.

MARI ELLE, qui écoute à peine les réponses de Pierrot. ,

Et l’autre?

PIERROT

Qui, l’autre?

marielle, avec force, se levant.

Oui, l’autre, l’autre 1 (il rotombe sur sa chaise et cacbo sa figure dans ses mains.)

PIERROT, à part.

Ah! mon Dieu! c’est mademoiselle Sylvia, dont il ne peut jamais retrouver le nom, et, quand on le lui dit, il se fâche ! Il faut que je l’emmène! (il le soulève doucement.)

MARIELLE.

Où me veux-tu conduire?

Chez vous... souper!

MARIELLE.

Je ne veux pas manger.

PIERROT

Mais, moi, j’ai faim, monsieur Marielle!

MARIELLE.

Tu as faim, mon pauvre enfant? Viens, viens vite I (il se relève avec effort.)

PIERROT, à part.

Hélas! non, je n’ai pas faim, mais je savais bien que je l’emmènerais!

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