‹ Théâtre de NohantChapitre 41 sur 208 · ARISTOPHANE, MERCURE · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE, MERCURE

ARISTOPHANE

Mais où donc me conduis-tu, Mercure?

MERCURE

Dans l’avenir, mon cher Aristophane !

ARISTOPHANE

Les dieux le connaissent et le révèlent quelquefois; mais...

MERCURE

Mais, au lieu d’un oracle embrouillé, je t’accorde la vision des choses futures, et t’y voilà transporté, comme tu le serais si, du passé, je te jetais dans le présent.

ARISTOPHANE

C’est fort aimable à toi, Mercure; mais où sommes-nous ici ? Dieux immortels ! quel changement dans Athènes !

MERCURE

Nous no sommes point chez les Athéniens ; nous sommes chez un peuple qui passe pour l'héritier de leur gaieté.

ARISTOPHANE

Oh ! alors, je vais bien les faire rire, ces nouveaux Athéniens !

MERCURE

Détrompe-toi, ils t’ont dépassé de beaucoup, et ne te demanderont que ta sagesse, qui est de tous les temps.

ARISTOPHANE

En quel temps sommes-nous donc, selon toi ?

MERCURE

A plus de vingt-deux siècles du jour où tu crois vivre.

ARISTOPHANE

Est-ce à dire que la postérité conserve la fraîcheur de ma gloire ?

MERCURE

Non pas sans restriction, mais autant que tu le mérites.

ARISTOPHANE

Et que venons-nous faire en ce lieu, qui a quelque ressemblance avec un théâtre ?

MERCURE

Tu vas assister à la représentation de quelques parties de ta dernière pièce.

ARISTOPHANE

De mon Plutus? Toutes mes pièces ne sont-elles pas excellentes d’un bout à l’autre ?

MERCURE

Je suis trop poli pour te contredire; mais la liberté de ton langage et de tes tableaux ne serait pas soulferte ici.

ARISTOPHANE

Les hommes sont donc devenus vertueux ?

MERCURE

Oui, relativement aux mœurs antiques.

ARISTOPHANE

Grûco à mes satires, je le parie !

MERCURE

Te? satires y ont contribue,

LE DIEU PLUTÜS

ARISTOPHANE

Mais, si l’on a fait des changements dans ma pièce, oti à donc mis quelque autre fiction à la place ?

MERCURE

Une courte fiction amoureuse des plus simples.

ARISTOPHANE

je m’oppose à cela. L’amour n’est pas du ressort de la comédie !

La comédie ne peut plus s’en passer.

ARISTOPHANE

Allons! rien ne doit étonner le sage; mais quel audacieux s’est permis...?

MERCURE

Un grand poëte tragique s’était permis, deux cents ans avant ce jour, de transporter, sous le titre des Plaideurs, quelques passages de tes Guêpes sur la scène. Pour conserver le comique de ta pièce, il dut l’adapter à des personnages de son temps, car les hommes n’ont jamais cessé de plaider. Ce qu’on va tenter ici, c’est de montrer les hommes et les dieux tels que tu les as dépeints toi-même, avec leurs noms, leurs idées, leur costumoet leur manière de s’exprimer. Autant que possible, on a dégagé ta penséo de ce que le temps a rendu obscur, et on l’a exprimée ou complétée on compulsant tes autres pièces. jo dois t’avertir aussi qu’on s’est aidé de la pensée do Lucien, un beau génie venu quatre siècles après toi, et qui, lui aussi, a traité le sujet de Pluius sans en altérer |a philosophie,

ARISTOPHANE

Alors, j’espère qu’on a conservé ma scène de la Pauvreté?

MERCURE

Oui, quelque longuo qu’elle Soit; on a tenu à te montrer sous l’aspect sérieux, qui est le moins populaire dé ton génid, Tout le monde sait que télt irO'hié était amère, que ni les grands, ni les petits, nj les savent»; tfl tës petites, rri M jiliN

losophes, n’étaient à l’abri de tes coups : la sagesse qui brille dans ton Plutus rachètera les excès de ta muse emportée.

ARISTOPHANE, avec humeur.

Vas-tu me reprocher Périclès, Euripide, Socrate?

MERCURE

Tu ne leur as pas fait de mal dans la postérité, qui les connaît mieux que toi.

ARISTOPHANE

Oses-tu dire que ma raillerie se soit attachée à leur char de triomphe comme une vile dépouille?

MERCURE

Non, Aristophane ! Être combattu par un esprit tel que le tien, c’est encore une gloire, et, qu’ils soient amis ou rivaux, les grands hommes sont toujours illustrés par les grands critiques.

ARISTOPHANE

A la bonne heure ! et, puisqu’on va commencer, — je pense que tu vas remplir ton rôle dans ma pièce, — laisse-moi parler un peu aux spectateurs, comme le chœur parle pour moi aux Athéniens.

MERCURE

Va, et songe que la mode est passée de se vanter soimème.

ARISTOPHANE, au public.

Si quelque poëte est assez hardi pour se louer lui-mème devant vous, 6 Athéniens! qu’il soit fustigé par vos licteurs 1

MERCURE, riant.

Fustigé?...

ARISTOPHANE

Mais, si quelqu’un a droit à des honneurs, je soutiens que c’est moi, moi, le plus grand des poètes et le plus célèbre dans l’art de la comédie ! »

MERCURE

Fi I que dis-tu là maintenant ?

LE DIEU PLUTUS S5

ARISTOPHANE

Je parle en poëte ! N’est-ce pas ainsi que les poëtes prouvent leur modestie? (a part.) Mais cette raillerie m’aidera à rappeler un peu mes services ! (Haut.) Voyons, néo-Athéniens, n’est-ce pas moi qui, le premier, ai chassé de la scène ces esclaves battus et torturés, qui réjouissaient de leurs cris la sauvage multitude? N’ai-je pas ennobli la comédie par un style pur, par des images poétiques, et par des caractères bien tracés?

MERCURE

On ne peut te refuser cela.

ARISTOPHANE, s’animant.

N’ai-je pas. nouvel Alcide, combattu les monstres les plus venimeux, les délateurs, les dilapidateurs, les faussaires, tous les ennemis du bien public ? Lorsqu’aucun acteur ne voulait, à quelque prix que ce fût, braver le terrible Cléon en représentant son personnage, et qu’aucun sculpteur sur bois no voulait faire un masque de théâtre à sa ressemblance, ne suisje pas monté sur la scène, et n’ai-je pas joué son rôle à visage découvert? Il y allait pourtant de la liberté, de la vie, ou de quelque chose de plus précieux, les droits du citoyen ! Enfin n'ai-je pas refusé les présents de ceux qui voulaient m’imposer un lâche silence, affronté les menaces et bravé le pouvoir de ceux qui voulaient punir ma franchise ?

On le sait, et on t’en tient compte. Sois plus calme.

ARISTOPHANE, souriant.

Eh bien, rappelez-vous que j’ai fait beaucoup rire, et, si vous trouvez ma gaieté surannée, riez un peu par complaisance, comme au temps où, déjà vieux, j'invoquais l’appui des gens de bien et les applaudissements de l'aimable jeunesse. Et vous, mes recommandables pareils, hommes sincères, qui ne portez point de perruques, prononcez-vous pour moi ! Que tous les chauves de l'auditoire se lèvent*et m’accablent ! Qu’ils disent d’une seule voix : « Honneur au poëte chauve ! Des

couronnes pour l’homme au beau front ! » Alors, je me croirai dans Athènes, et je pardonnerai aux arrangeurs de pièces !

MERCURE, au publie.

Quant à moi, vous allez me voir reparaître sous les traits d’un fourbe; mais rappelez-vous, je vous prie, que l’antiquité fit de moi le guide de l’aveugle Plutus, le dieu des gens de mauvaise vie et de mauvaise foi. Vous âvez abattu mes temples; mais le commerce des nations a conservé mes emblèmes, et je vous pardonne une déchéance qui m’ennoblit. Chez vous, peuple nouveau, mon nom est Industrie, et vous m’avez donné pour mission véritable d’appliquer la probité au génie de la vie. pratique. C’est donc à présent que je suis réellement le maître et non plus l’esclave des richesses, c'est aujourd’hui qu’au lieu de me maudire, la pauvreté intelligente me seconde et me bénit

PERSONNAGES

PLU T US

CHRÉMYLE, paysan propriétaire.

MERCURE

LA PAUVRETÉ BACTIS, I esclaves do CAR ION > \ Chrémyle.

MYRTO, fille de Chrémyle.

Un bosquet à l’entrée d’un petit bois sacré. — C’est un carrefour de verdure avec un Hermès on un dieu Pan sur une fontaine, h volonté. — L’entrée du bois sacré est marquée par un petit portique de pierre ou de feuillage.

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