SCÈNE VI
CHRÉMYLÉ, MERCURE, sons le déboisement d’un héraut.
MERCURE
Riche et vénérable cultivateur...
CHREMYLE.
Vénérable, je ne dis pas non ; mais riche, vous vous trompez l’ami : je ne suis pas riche.
MERCURE, familier.
Alors, mon pauvre homme...
CHREMYLE, piqué.
Par la sibylle, je ne suis pas non plus pauvre ! ne me parlez pas sur ce ton-là.
MERCURE
Comment donc te parlerai-je, ô Chrémyle?
LE DIEU PLUTUS
CHRÉMYLE
Parlez-moi honnêtement, et dépêchez-vous.
MERCURE
Je viens ici par l'ordre du sénat...
CHRÉMYLE, vivement.
Je n’ai rien fait de mal; je n’ai rien à démêler avec les magistrats de la ville.
MERCURE
Qui t’accuse d’aucun mal? Tu es bien craintif!
CHRÉMYLE
Je ne suis pas craintif ; je ne crains personne, entendezvous 1
MERCURE
C’est à toi d’entendre ce qui m’amène. Je suis le héraut chargé de publier la guerre dans les campagnes.
CHRÉMYLE
Par tous les dieux! c’est là quelque chose de neuf! Voilà plus de cinq ou six olympiades que nous avons la guerre avec tons les voisins, et tu penses que nous l’ignorons, nous qui nous en sommes tant ressentis !
MERCURE
La république veut vous en dédommager en forçant par do nouveaux combats les ennemis à demander la paix. Elle vient d’équiper une nouvelle flotte et réclame le concours de tous ses citoyens.
CHRÉMYLE
On veut que je fasse la guerre ? Je refuse ; je no suis pas citoyen, moi ! Je ne suis pas même chevalier ! J’appartiens à la classe des habitants libres, je suis d’origine béotienne. Je n’ai jamais été molesté par ces gens de Lacédémone, je ne leur veux aucun mal, et enfin je n’aime pas à me battre. Retire-toi et me laisse achever mon repas.
MERCURE
Attends-un peu, ô sage et prudent vieillard : tu n’es plus d’âge à porter l’aigrette et la gorgone ; mais n’as-tu pas des fils?
CHRÉMYLE
Je n'en ai qu’un, un tout petit; c’est toute ma joie, et je no veux pas qu’il soit tué ou blessé !
MERCURE
Tu as des neveux au moins ?
CHRÉMYLE
Mes neveux m’aident à travailler ma terre : je ne puis m’en passer.
Des serviteurs, alors?
CHRÉMYLE
Merci! Je les ai payés à beaux deniers comptants, et j’irais vous les donner pour rien ?
MERCURE
Écoute-moi, Clirémyle. Tout homme aspire à monter. L’esclave voudrait être affranchi, l'homme libre voudrait avoir lo droit de cité. La république décerne de flatteuses récompenses à ceux qui lui font de généreux sacrifices.
CHRÉMYLE
Je n’ai nulle envie d’être citoyen: ce sont des tracas, des impôts et des charges.
MERCURE
Si tu ne veux pas d’honneurs, on te payera autrement. On te portera au rôle de ceux que la république promet de nourrir à ses frais.
CHRÉMYLE
Je ne suis pas un indigent ! Je n’ai que faire de vos promesses, j’ai ce qu’il me faut pour mes vieux jours.
MERCURE
Alors, tu es riche, et tu l’avoues. Eh bien, Chrémvle, tu vas être sommé de fournir une somme d’argent ou un homme pour le service de la patrie.
CHRÉMYLE
Puisses-tu servir toi-même de pâture aux corbeaux ! Je vois qui tu es ; tu es un de ces sycophantes qui dénoncent les
LE DIEU l’LUTUS
gens pour les ruiner, ou qui leur font des menaces pour se faire payer quelque chose 1
MERCURE
Tu insultes un serviteur do la république? Je m’en vais; mais tu te repentiras de m’avoir si mal reçu.
CHRÉMYLE, effrayé.
Non, attends 1 donne-moi le temps de réfléchir.
MERCURE
Hàte-toi ! Je reviens dans un instant, (a part.) Il se décidera à payer, et les autres feront comme lui. Allons trouver ces nouveaux riches, et secouons un peu leur numéraire, (n sort du côté de la maison.)