MERCURE, CHRÉM1LE, CARION
CHRÉMIUE, à Carion.
Je te dis qu’il est ivre, qu’il donne à tort et à travers, et
LE DIEU PLUTUS
que tout ce que vous avez reçu, tes camarades et toi, doit m’être restitué.
CARION
Est-il possible, maître, que si vite vous soyez devenu si avare? Vous ne savez déjà plus où serrer l’or et l’argent que Plutus fait sortir comme une sueur des murs de votre maison, et vous reprochez à de pauvres esclaves quelques trioboles que le dieu leur a permis de ramasser dans les ordures !
CHRÉMTLK.
Je ne suis point avare, et je ne vous reproche pas de fouiller dans les balayures; mais vous prétendez tous vous racheter et ne plus travailler pour moi. Ceux que je mettrais à votre place feraient la même chose, je refuse de vous affranchir.
CARION
Par mon ventre, cher maître, la loi nous protège, et tu no peux aller contre ; mais je ne désire point te quitter, et jo n’ai pas la vanité de me dire homme libre, pourvu que je le sois. Laisse-moi me coucher avec le soleil et dormir la grasse matinée, contenter tous mes appétits et folâtrer avec les servantes, au lieu de nettoyer ta chaussure et de fourbir ta batterie de cuisine. Traite-moi en bon camarade, fais-moi asseoir à tes côtés, et je ne demande pas mieux que de rester avec toi.
CHRÉMYLE
Insolent ! Gare le fouet!
CARION
Oh ! si vous parlez d’étrivières, je prends la fuite. J’ai de quoi me cacher et me nourrir en lieu sûr, et même de quoi payer le silence des espions.
CHRÉMYLE
Mais voyez si cette richesse prodiguée à tout venant n’est pas une malédiction !
MERCURE
De quoi te chagrines-tu, Chrémyle? Ne dépend-il pas de
toi de rendre Plutus plus sage et d’avoir seul part à ses bienfaits?
CHRÉMYLE, flattcnr et tremblant.
Qui es-tu, agréable personnage ? On dirait le dieu Mercure en personne.
CA R ION, bas.
C’est lui-même; je le reconnais à sa ressemblance avec le sycophante de tantôt.
Eh bien, Chrémyle, pourquoi gouvernes-tu si mal tes affaires ?
CHRÉMYLE
Mercure, car je vois bien que tu es le dieu de Cyllénie, je t'avoue que je suis un homme de bien, ennemi de la ruse .et de la violence. Que puis-je faire pour que Plutus me serve à mon gré, sans que je perde la qualité de juste à laquelle je dois sa visite ?
MERCURE
Tu veux que je te conseille ?
CHRÉMYLE
Oui, je t’en prie, mon cher petit Mercure.
MERCURE
Et tu feras ce que je te dirai de faire ?
CHRÉMYLE
Oui, oui, mon grand Mercure ; car, bien que je ne manque pas d’esprit, je reconnais que tu en as encore plus que moi.
MERCURE, railleur.
Tu me flattes! Eh bien, écoute; tu es estimé de tous tes voisins?
CHRÉMYLE
Oui, je suis grandement estimé.
MERCURE
Ils sont rassemblés dans ta maison ?
CHRÉMYLE
Oui, dedans et dehors.
LE DIEU PLUTUS
MERCURE
Et tu n’as pas détourné Plutus de leur faire quelques présents ?
CHRÉMYLE
Bien au contraire.
MERCURE
Ils sont contents de lui et de toi, et, si tu leur proposes une chose utile à leurs intérêts et aux tiens, ils te croiront?
CHRÉMYLE
Je réponds de cela, d’autant plus que je suis le plus intelligent de tous.
MERCURE
Je le vois bien ! Alors, suis-moi. Je ne puis leur dire en mon nom ce qu’il s’agit de faire dans la circonstance; mais je te souillerai le plus beau discours que tu leur feras de ta vie.
CHRÉMYLE
11 sera donc bien beau, car je suis connu pour parler mieux que les autres.
MERCURE
Allons, dépêchons-nous, et n’aie plus de souci. Tout ira mieux pour toi désormais, (iis sortent.)