SCÈNE PREMIÈRE
MERCURE, CHRÉMYLÈ.
Eh bien, les voilà tous persuadés ! Ne t’ai-je pas lait parler mieux qu’un oracle? N’as-tu pas été applaudi comme un nouveau Phrynichus ?
CHRÉHYLE, soucieux.
Je ne connais pas Phrynichus, mais je ne puis m'empêcher de trouver bien osée la chose que tu me fais faire ! Détrôner tous tes dieux, et Jupiter lui-même, pour inaugurer dans nos campagnes le culte unique de Plutus ! c’est un peu fort, voistu, et je ne sais comment ma bouche a pu se prêter à ton conseil. 11 faut que tu m’aies ensorcelé !
ME lie il HE, riant.
Allons, allons, tranquillise-toi. Le monarque des dieux n’est-il pas celui-là seul qui nous fait du bien? Jupiter luimême n’a-t-il pas détrôné son père au temps jadis, et les choses en ont-elles marché plus mal ? Les nouveaux dieux sont toujours généreux et accessibles, et il est bon de ne pas les laisser durer trop longtemps.
Cil RÉMYLE.
C’est vrai; mais j'avais l’habitude d'invoquer Jupiter le premier, et la langue me tournera plus d’une fois quand il me faudra nommer l’autre à sa place.
MERCURE
Belle raison à donner que l’habitude! C’est une raison de paysan. Vois quelle économie de temps et d’argent ce nouveau culte va vous procurer I Au lieu d’une armée de divi-
nités, vous n’en aurez plus qu’une à réjouir par vos sacrifices.
CHRÉHYLE.
Et cependant, toi, Mercure, ne seras-tu pas fâché contre nous, si nous cessons de t’offrir le pain trempé dans le vin, le miel, les confitures et les autres choses dont tu es friand?
MERCURE
Moi, c’est différent. Je suis le bras droit et le guide de Plutus ; vous me sacrifierez en même temps qu’à lui.
CHRÉMYLE
Mais Apollon, qui me l’avait annoncé et promis... Je ne voudrais pas montrer de l’ingratitude à ce dieu-là I
MERCURE
Ce dieu-là ne se nourrit que par les oreilles. Vous lui offrirez une chanson de temps en temps.
CHRÉMYLE
Mais nos divinités champêtres, les nymphes aux jolis pieds, le bon vieux Pan avec sa flûte...
MERCURE
Vous pouvez les garder. L’important, c’est d’abolir le culte de Jupiter. Alors, Plutus, flatté de lui succéder, ne fera plus rien que pour vous, et comme vous l’entendrez.
CHRÉMYLE
J’entends bien cela; mais, si les villes suivent notre exemple?
MERCURE
Plutus saura bien distinguer ceux qu’entraînera l’exemple de ceux qui les premiers auront eu l’idée de lui rendre les plus grands honneurs.
CHRÉMYLE
Il est certain que la première idée vient de moi.
MERCURE, ratllenr.
J’en rendrai témoignage?
CHRÉMYLE
11 est vrai que tu me l’as suggérée; mais..;
LE DIEU PLUTUS 149
MERCURE
Mais tu l’avais déjà, conviens-en.
CHRÉMYLE
C’est comme tu le dis, Mercure.
MERCURE
Tu vois bien! Allons, rendons-nous au temple pour ne pas arriver les derniers, [clameurs et tumulte.) Écoute !
CHRÉMYLE
Que signifient ces clameurs? Est-ce que les autres vont déjà au temple de Jupiter ?
MERCURE
Ils n’y vont pas, ils y courent !
CHRÉMYLE, effrayé.
Déjà, au temple de Jupiter? Tu veux que j’aille profaner le temple de Jupiter ?
Ton intérêt l’exige, et voici Plutus qui s’apprête à être déifié sur son autel.