ACTE I, SCENE III
N'étoit le testament du feu Roy noftre père, Vous fçavez qu'il le garde.
CLEOPATRE
Et vous fçaurez auffi Que la feule vertu me fait parler ainfi, Et que fi l'intéreft m'avoit préoccupée, J'agirois pour Céfar, & non pas pour Pompée. Apprenez un fecret que je voulois cacher, Et ceffez déformais de me rien reprocher.
Quand ce peuple infolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu Roy fon Trofne & fa Patrie, Et que jufque dans Rome il alla du Sénat Implorer la pitié contre un tel attentat, Il nous mena tous deux pour toucher fon courage, Vous, affez jeune encor, moy, déjà dans un âge, Où ce peu de beauté que m'ont donné les Cieux D'un affez vif éclat faifoit briller mes yeux. Céfar en fut épris, & du moins j'eus la gloire De le voir hautement donner lieu de le croire ; Mais voyant contre luy le Sénat irrité, Il fit agir Pompée & fon authorité.
Ce dernier nous fervit à fa feule prière, Qui de leur amitié fut la preuve dernière, Vous en fçavez l'effet, & vous en joùiffez : Mais pour un tel Amant ce ne fut pas affez. Après avoir pour nous employé ce grand homme Qui nous gagna foudain toutes les voix de Rome, Son amour en voulut féconder les efforts, Et nous ouvrant fon coeur, nous ouvrit fes trefors. Nous eufmes de fes feux encore en leur naiffance,
Et les nerfs de la guerre, & ceux de la puiffance,
Et les mille talents qui luy font encor dûs
Remirent en nos mains tous nos Etats perdus.
Le Roy qui s'en fouvint à fon heure fatale
Me laiffa comme à vous la Dignité Royale,
Et par fon testament il vous fit cette loy,
Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moy.
C'eft ainfi qu'ignorant d'où vint ce bon office
Vous appelez faveur ce qui n'eft que justice,
Et l'ofez accufer d'une aveugle amitié,
Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié.
PTOLOMEE.
Certes, ma fceur, le conte eft fait avec adrefle.
CLEOPATRE
Céfar viendra bien-toft, & j'en ay lettre exprefle, Et peut-eftre aujourd'huy vos yeux feront témoins De ce que voftre esprit s'imagine le moins. Ce n'eft pas fans fujet que je parlois en Reine, Je n'ay reçeu de vous que mépris & que haine, Et de ma part du Sceptre indigne raviffeur, Vous m'avez plus traitée en esclave qu'en fceur; Mefme pour éviter des effets plus finistres, Il m'a fallu flater vos infolens Ministres, Dont j'ay craint jusqu'icy le fer, ou le poifon; Mais Pompée ou Céfar m'en va faire raifon, Et quoy qu'avec Photin Achillas en ordonne, Ou l'une ou l'autre main me rendra ma Couronne. Cependant mon orgueil vous laiffe à démener Quel étoit l'intéreft qui me faifoit parler.