‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 13 sur 277 · CLEOPATRE, CHARMION · texte numérisé non relu

CLEOPATRE, CHARMION

CLEOPATRE

Je l'aime, mais l'éclat d'une fi belle flame, Quelque brillant qu'il foit, n'éblouit point mon ami Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur Ce qu'il doit au vaincu, bruQant pour le vainqueur. Audi qui l'ofe aimer porte une ame trop haute, Pour fouffrir feulement le foupçon d'une faute, Et je le traiterois avec indignité, Si j'aspirois à luy par une lafcheté.

CHAR Kl O N'.

Qnoy ! vous aimez Céfar, & fi vous étiez creuë, L'Egypte pour Pompée armeroit à fa veuë, En prendroit la defence, Se par un prompt fecours Du destin de Pharfale arréteroit le cours ! L'Amour certes fur vous a bien peu de puiffance.

CLEOPATK E.

Les Princes ont cela de leur haute naiffance. Leur ame dans leur fang prend des imprelïions

Qui deffous leur vertu rangent leurs paffions,

Leur générofité foûmet tout à leur gloire,

Tout eft illustre en eux, quand ils daignent fe croire,

Et fi le Peuple y voit quelques déréglemens,

C'eft quand l'avis d'autruy corrompt leurs fentimens.

Ce malheur, de Pompée achève la ruïne,

Le Roy l'euft fecouru, mais Photin rafTaffine,

Il croit cette ame baffe & fe montre fans foy,

Mais s'il croyoit la fienne il agiroit en Roy.

CHARMION

Ainfi donc de Céfar l'Amante & l'ennemie...

CLEOPATRE

Je luy garde ma flame exempte d'infamie, Un cœur digne de luy.

CHARMION

Vous poffédez le fien ?

CLEOPATRE

Je croy le pofféder.

CHARMION

Mais le fçavez-vous bien ?

CLEOPATRE

Appren qu'une Princeffe aimant fa Renommée, Quand elle dit qu'elle aime, eft feure d'eftre aimée, Et que les plus beaux feux dont fon cœur foit épris, N'oferoient l'expofer aux hontes d'un mépris.

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