ACTE II, SCENE II
C'eft de luy que j'ay fçeu ce que je viens de dire, Mes yeux ont veu le reste, & mon cœur en foufpire, Et croit que Céfar mefrae à de fi grands malheurs Ne pourra refufer des foufpirs & des pleurs.
CLEOPATRE
N'épargnez pas les miens, achevez, Achcréc, L'histoire d'une mort que j'ay déjà pleurée.
ACIIOREE.
On l'amène, & du Port nous le voyons venir, Sans que pas-un d'entr'eux daigne l'entretenir. Ce mépris luy fait voir ce qu'il en doit attendre. Si-toft qu'on a pris terre, on l'invite à descendre. Il fe lève, & foudain pour lignai Achillas Derrière ce Héros tirant fon coutelas, Septime & trois des fiens, lafches enfants de Rome, Percent à coups preffez les flancs de ce grand homme, Tandis qu' Achillas mefme épouvanté d'horreur De ces quatre enragez admire la fureur.
CLEOPATRE
Vous qui livrez la Terre aux discordes civiles, Si vous vengez fa mort, Dieux, épargnez nos villes, N'imputez rien aux lieux, reconnoiflez les mains, Le crime de l'Egypte eft fait par des Romains. Mais que fait, & que dit ce généreux courage?
ACHOREE.
D'un des pans de fa robbe il couvre fon vifage, A fon mauvais destin en aveugle obéît,
Et dédaigne de voir le Ciel qui le trahit,
De peur que d'un coup d'œil contre une telle offence
Il ne femble implorer fon aide ou fa vengeance.
Aucun gémiffement à fon cœur échapé
Ne le montre en mourant digne d'eftre frapé ;
Immobile à leurs coups, en luy-mefme il rappelle
Ce qu'eut de beau fa vie, & ce qu'on dira d'elle,
Et tient la trahifon que le Roy leur prescrit
Trop au deffous de luy pour y prêter l'esprit.
Sa vertu dans leur crime augmente ainfi fon lustre,
Et fon dernier foufpir eft un foufpir illustre,
Qui de cette grande ame achevant les destins
Etale tout Pompée aux 3'eux des aflaffins.
Sur les bords de l'esquif fa tefte enfin panchée,
Par le traiftre Septime indignement tranchée,
PafTe au bout d'une lance en la main d'Achillas,
Ainfi qu'un grand trophée après de grands combats.
On descend, & pour comble à fa noire avanture
On donne à ce Héros la Mer pour fepulture,
Et le tronc fous les flots roule dorefnavant,
Au gré de la Fortune, & de l'Onde & du Vent.
La triste Cornélie à cet affreux fpedacle
Par de longs cris aigus tafche d'y mettre obstacle,
Défend ce cher époux de la voix & des yeux,
Puis n'espé ant plus rien, lève les mains aux Cieux,
Et cédant tout à coup à la douleur plus forte,
Tombe dans fa galère évanoùye, ou morte.
Les fiens en ce defastre à force de ramer
L'éloignent de la rive, & regagnent la Mer.
Mais fa fuite eft mal feure, & l'infâme Septime
Qui fe voitdefrober la moitié de fon crime,