ACTE II, SCENE IV
J'ay voulu vous parler, pour vous mieux avertir Qu'il feroit mal-aifé de vous en garantir, Que fi ee qu'eft Placide enfloit voftre courage, Je puis en un moment renverfer mon ouvrage, Abatre fa fortune, & détruire avec luy Quiconque m'oferoit oppofer fon appuy.
Gardez donc d'aspirer au rang où je l'élève, Qui commence le mieux, ne fait rien, s'il n'achève, Ne fervez point d'obstacle à ce que j'en prétens, N'acquérez point ma haine en perdant voftre temps, Croyez que me tromper, c'eft vous tromper vous-mefme, Et fi vous vous aimez, fouffrez que je vous aime.
Je n'ay point veu, Madame, encor jusqu'à ce jour Avec tant de menace expliquer tant d'amour, Et peu faite à l'honneur de pareilles vifites, J'aurois lieu de douter de ce que vous me dites ; Mais foit que ce puifie eftre, ou feinte, ou vérité, Je veux bien vous répondre avec fincérité.
Quoy que vous me jugiez l'ame baffe, & timide, Je croirois fans faillir pouvoir aimer Placide, Et fi fa paffion avoit pu me toucher, J'aurois affez de cœur pour ne le point cacher. Cette haute puifiance à fes vertus rendue L'égale presque aux Rois dont je fuis descendue, Et fi Rome, & le temps, m'en ont ofté le rang, Il m'en demeure encor le courage, & le fang. Dans mon fort ravalé je fçais vivre en Princeffe, Je fuy l'ambition, mais je hay la foibleffe,
Et comme les grandeurs ne peuvent m'ébranler,
L'épouvante jamais ne me fera parler.
Je l'estime beaucoup, mais en vain il foufpire,
Quand mefme fur ma tefte il feroit choir l'Empire,
Vous me verriez répondre à cette illustre ardeur
Avec la mefme estime, & la mefme froideur.
Sortez d'inquiétude, & m'obligez de croire
Que la gloire où j'aspire eft toute une autre gloire,
Et que fans m'ébloùir de cet éclat nouveau,
Plûtoft que dans fon lit, j 'entrerois au tombeau.
MARCELLE
Je vous croy, mais fouvent l'amour brufle fans luire,
Dans un profond fecret il aime à fe conduire,
Et voyant Cléobule aller tant, & venir,
Entretenir Placide, & vous entretenir,
Je fens toujours dans l'ame un reste de fcrupule,
Que je blafme moy-mefme, & tiens pour ridicule,
Mais mon cœur foupçonneux ne s'en peut départir.
Vous avez deux moyens de l'en faire fortir.
Epoufez, ou Didyme, ou Cléante, ou quelqu'autre,
Ne m'importe pas qui, mon chois fuivra le vôftre,
Et je le combleray de tant de Dignitez,
Que peut eftre il vaudra ce que vous me quittez.
Ou, fi vous ne pouvez ft-toft vous y réfoudre,
Jurez-moy par ce Dieu qui porte en main la foudre.
Et dont tout l'Univers doit craindre le couroux,
Que Placide jamais ne fera voftre époux.
Je luy fais pour Flavie offrir un facrifice,
Peut eftre que vos vœux le rendront plus propice,
Venez les joindre aux miens, & le prendre à témoin.