ACTE ITI, SCENE T
S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire, Ce qu'à nos affaffins enfin il a fçeu dire.
ACHOREE.
La tefte de Pompée a produit des effets Dont ils n'ont pas fujet d'eftre fort fatisfaits. Je ne fçay fi Céfar prendroit plaifir à feindre, Mais pour eux jusqu'icy je trouve lieu de craindre S'ils aimoient Ptolomée, ils l'ont fort mal fervy.
Vous l'avez veu partir, & moy je l'ay fuivy. Ses vaiffeaux en bon ordre ont éloigné la ville, Et pour joindre Céfar n'ont avancé qu'un mille. Il venoit à plein voile, & fi dans les hazards Il éprouva toujours pleine faveur de Mars, Sa Flote qu'à l'envy favorifoit Neptune, Avoit le vent en poupe ainfi que fa fortune. Dès le premier abord noftre Prince étonné Ne s'eft plus fouvenu de fon front couronné, Sa frayeur a paru fous fa faufle allegreffe, Toutes fes adions ont fenty la bafTefle, J'en ay rougy moy-mefme, & me fuis plaint à moy De voir là Ptolomée, & n'y voir point de Roy, Et Céfar qui lifoit fa peur fur fon vifage Le flatoit par pitié pour luy donner courage. Luy d'une voix tombante offrant ce don fatal, Seigneur, vous n'ave^plus, luy dit-il, de Rival; Ce que n'ont pu les Dieux dam voflre Thejfalie, Je vay mettre en vos mains Pompée & Cornèlie, En voicy déjà l'un, & pour l'autre, elle fuit, Mais avecjix vaijfeaux un des miens la pour fuit.
A ces mots Acbillas découvre cette tefte.
Il femble qu'à parler encor elle s'aprefte,
Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur
En fanglots mal formez exhale fa douleur.
Sa bouche encor ouverte & fa veuë égarée
Rappellent fa grande ame à peine féparée,
Et fon couroux mourant fait un dernier effort
Pour reprocher aux Dieux fa défaite & fa mort.
Céfar à cet aspect comme frappé du foudre,
Et comme ne fçachant que croire ou que réfoudre,
Immobile, & les yeux fur l'objet attachez,
Nous tient affez long-temps fes fentimens cachez ;
Et je diray, fi j'ofe en faire conjecture,
Que par un mouvement commun à la Nature,
Quelque maligne joye en fon cœur s'élevoit,
Dont fa gloire indignée à peine le fauvoit.
L'aife de voir la Terre à fon pouvoir foûmife
Chatouilloit malgré luy fon ame avec furprife,
Et de cette douceur fon esprit combatu
Avec un peu d'effort raffeuroit fa vertu.
S'il aime fa grandeur, il hait la perfidie,
Il fe juge en autruy, fe tafte, s'étudie,
Examine en fecret fa joye & fes douleurs,
Les balance, choiût, laiffe couler des pleurs,
Et forçant fa vertu d'eftre encor la maîtreffe,
Se montre généreux par un trait de foibleffe.
En fuite il fait ofter ce prefent de fes yeux,
Lève les mains enfemble & les regards aux Cieux,
Lafche deux ou trois mots contre cette infolence,
Puis tout triste & penfif il s'obstine au filence,
Et mefme à fes Romains ne daigne repartir
Que d'un regard farouche, & d'un profond foufpir.