‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 38 sur 277 · CESAR, CLEOPATRE, ANTOINE · texte numérisé non relu

CESAR, CLEOPATRE, ANTOINE

LEPIDE

CHARMION, ACHOREE,

Romains.

Reine, tout eft paifible, & la ville calmée

Qu'un trouble aflez léger avoit trop alarmée,

N'a plus à redouter le divorce intestin

Du foldat infolent & du Peuple mutin.

Mais, ô Dieux 1 ce moment que je vous ay quittée

D'un trouble bien plus grand a mon ame agitée,

Et ces foins importuns qui m'arrachoient de vous

Contre ma grandeur mefme allumoient mon couroux.

Je luy voulois du mal de m'eftre fi contraire,

De rendre ma prefence ailleurs fi néceflaire;

Mais je luy pardonnois au fimple fouvenir

Du bonheur qu'à ma flame elle fait obtenir.

C'eft elle dont je tiens cette haute espérance

Qui flate mes defirs d'une illustre apparence,

Et fait croire à Céfar qu'il peut former des vœux,

Qu'il n'eft pas tout à fait indigne de vos feux

ACTEIV, SCENE III. 79

Et qu'il peut en prétendre une juste conquefte, N'ayant plus que les Dieux au deffus de fa tefte. Ouy, Reine, fi quelqu'un dans ce vaste Univers Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers, S'il étoit quelque Trofne où vous pûffiez paroiftre Plus dignement affife en captivant fon maiftre, J'irois, j'irois à luy, moins pour le luy ravir, Que pour luy disputer le Droit de vous fervir, Et je n'aspirerois au bonheur de vous plaire, Qu'après avoir mis bas un fi grand adverfaire. C'étoit pour acquérir un Droit fi précieux Que combatoit par tout mon bras ambitieux, Et dans Pharfale mefme il a tiré l'épée Plus pour le conferver, que pour vaincre Pompée, Je l'ay vaincu, Princefle, & le Dieu des combats M'y favorifoit moins que vos divins appas, Ils conduifoient ma main, ils enfloient mon courage, Cette pleine vidoire eft leur dernier ouvrage, C'eft l'effet des ardeurs qu'ils daignoient m'inspirer; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait foufpirer, Pour faire que voftre ame avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier, & de Rome, & du Monde. C'eft ce glorieux titre à prefent effe&if Que je viens ennoblir par celuy de captif, Heureux, û mon esprit gagne tant fur le voftre, Qu'il en estime l'un, & me permette l'autre.

CLEOPATRE

Je fçay ce que je dois au fouverain bonheur

Dont me comble & m'accable un tel excès d'honneur,

Je ne vous tiendray plus mes paffions fecrettes,

Je fçay ce que je fuis, je fçay ce que vous êtes, Vous daignaftes m'aimer dès mes plus jeunes ans, Le fcéptre que je porte eft un de vos prefens, Vous m'avez par deux fois rendu le Diadème ; J'avoue après cela, Seigneur, que je vous aime, Et que mon cœur n'eft point à l'épreuve des traits Ny de tant de vertus, ny de tant de bien-faits. Mais, hélas 1 ce haut rang, cette illustre naiflance, Cet Etat de nouveau rangé fous ma puiflance, Ce fcéptre par vos mains dans les miennes remis, A mes vœux innocens font autant d'ennemis. Ils allument contr'eux une implacable haine, Ils me font méprifable, alors qu'ils me font Reine, Et fi Rome eft encor telle qu'auparavant, Le trofne où je me fieds m'abaiffe en m'élevant, Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos fiâmes.

J'ofe encor toutefois, voyant voftre pouvoir, Permettre à mes defirs un généreux espoir, Après tant de combats, je fçay qu'un fi grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des Rois Peut céder par voftre ordre à de plus justes loix. Je fçay que vous pouvez forcer d'autres obstacles, Vous me l'avez promis, & j'attens ces miracles, Votre bras dans Pharfale a fait de plus grands coups, Et je ne les demande à d'autres Dieux qu'à vous.

CESAR

Tout miracle eft facile où mon amour s'applique. Je n'ay plus qu'à courir les coftes de l'Afrique,

Page 1