‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 60 sur 277 · ACTE I, SCENE II. III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II. III

Et croy qu'on doit trouver plus de félicité A pofTéder un bien, fans l'avoir mérité.

J'estime plus un don qu'une reconnoifTance, Qui nous donne fait plus, que qui nous récompenfe, Et le plus grand bonheur au mérite rendu Ne fait que nous payer de ce qui nous eft dû. La faveur qu'on mérite eft toujours achetée, L'heur en croift d'autant plus, moins elle eft méritée, Et le bien où fans peine elle fait parvenir, Par le mérite à peine auroit pu s'obtenir.

DORANTE

Aulîi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur fi grande,

J'en fçay mieux le haut prix, & mon cœur amoureux

Moins il s'en connoit digne, & plus s'en tient heureux.

On me l'a pu toujours dénier fans injure,

Et fi la recevant ce cœur mefme en murmure,

Il fe plaint du malheur de fes félicitez

Que le hazard luy donne, & non vos volontez.

Un Amant a fort peu dequoy fe fatisfaire

Des faveurs qu'on luy fait, fans deffein de les faire;

Comme l'intention feule en forme le prix,

AfTez fouvent fans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flame

D'une main qu'on me donne, en me refufant l'ame.

Je la tiens, je la touche, & je la touche en vain,

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICH.

Cette flame, Monfieur, eft pour moy fort nouvelle,

LE MEXTEU:

Puisque j'en viens de voir la première étincelle. Si voftre cœur ainfi s'embrafe en un moment, Le mien ne fçeut jamais brufler fi promptement, Mais peut eftre, à prefent que j'en fuis avertie, Le temps donnera place à plus de fympatie. ConfefTez cependant qu'à tort vous murmurez Du mépris de vos feux, que j'avois ignorez.

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