‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 63 sur 277 · SCENE IF · texte numérisé non relu

SCENE IF

DORANTE, CLITON

DORANTE

Suy-les, Cliton.

J'en fçay ce qu'on en peut fçavoir.

La langue du Cocher a fait tout fon devoir. La plus belle des deux, dit-il, ejl ma Maîlrejfe, Elle loge à la Place, & jon nom ejl, Lucrèce.

DORANTE

Quelle Place?

CLITON

Royale, & l'autre y loge auffi, Il n'en fçait pas le nom, mais j'en prendray foucy.

Ne te mets point, Cliton, en peine de l'apprendre, Celle qui m'a parlé, celle qui m'a fçeu prendre,

Il6 LE MENTEU:

C'eft Lucrèce, ce l'eft fans aucun contredit,

Sa beauté m'en affeure, & mon cœur me le dit.

Quoy que mon fentiment doive resped au voftre, La plus belle des deux, je croy que ce foit l'autre.

DORANTE

Quoy, celle qui s'eft teuë, & qui dans nos propos N'a jamais eu l'esprit de méfier quatre mots?

Monfieur, quand une femme a le don de fe taire,

Elle a des qualitez au deffus du vulgaire.

C'eft un effort du Ciel qu'on a peine -à trouver,

Sans un petit miracle il ne peut l'achever,

Et la Nature fouffre extrême violence,

Lors qu'il en fait d'humeur à garder le filence.

Pour moy, jamais l'amour n'inquiète mes nuits,

Et quand le cœur m'en dit, j'en prens par où je puis,

Mais naturellement femme qui fe peut taire

A fur moy tel pouvoir, & tel droit de me plaire,

Qu'euft-elle en vray magot tout le corps fagoté,

Je luy voudrois donner le prix de la beauté.

C'eft elle affeurément qui s'appelle Lucrèce,

Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blefle,

Ce n'eft point là le fien, celle qui n'a dit mot,

Monfieur, c'eft la plus belle, ou je ne fuis qu'un fot.

D ORANTE

Je t'en croy fans jurer avec tes incartades:

Mais voicy les plus chers de mes vieux camarades. Ils femblent étonuez à voir leur action.

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