‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 101 sur 254 · ACTE III. SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III. SCENE II

Si-toft qu'ils ont paru prefts à fe mefurer, On a dans les deux camps entendu murmurer, A voir de tels amis, des perfonnes fi proches, Venir pour leur Patrie aux mortelles approches, L'un s'émeut de pitié, l'autre eft faifi d'horreur, L'autre d'un fi grand zélé admire la fureur, Tel porte jusqu'aux Cieux leur vertu fans égale, Et tel l'ofe nommer facrilége & brutale. Ces divers fentimens n'ont pourtant qu'une voix, Tous accufent leurs Chefs, tous détestent leur chois, Et ne pouvant fouffrir un combat fi barbare, On s'écrie, on s'avance, enfin on les fépare.

SABINE

Que je vous doy d'encens, grands Dieux, qui m'exauce !

JULIE

Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous penfez, Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre, Mais il vous reste encor affez dequoy vous plaindre. En vain d'un fort fi triste on les veut garantir, Ces cruels généreux n'y peuvent confentir. La gloire de ce chois leur eft fi précieufe, Et charme tellement leur ame ambitieufe, Qu'alors qu'on les déplore, ils s'estiment heureux, Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux. Le trouble des deux camps fouille leur Renommée, Ils combatront plûtoft & l'une & l'autre Armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres loix, Que pas-un d'eux renonce aux honneurs d'un tel chois.

SABINE

Quoy ! dans leur dureté ces cœurs d'acier s'obstinent 1

J ULIE.

Ouy, mais d'autre cofté les deux camps fe mutinent, Et leurs cris des deux parts pouffez en mefme temps Demandent la bataille, ou d'autres combatants. La prefence des Chefs à peine eft respectée, Leur pouvoir eft douteux, leur voix mal écoutée, Le Roy mefme s'étonne, &: pour dernier effort, Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord, Confultons des grands Dieux la Majesté facrée, Et voyons fi ce change à leurs boutez agrée. Quel impie ofera fe prendre à leur vouloir, Lors qu'en un facrifice ils nous l'auront fait voir? 11 fe taift, & ces mots femblent eftre des charmes, Mefme aux fix combatants ils arrachent les armes, Et ce defir d'honneur qui leur ferme les yeux, Tout aveugle qu'il eft, respecte encor les Dieux. Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle, Et foit par déférence, ou par un prompt fcrupule, Dans l'une & l'autre Armée on s'en fait une loy, Comme fi toutes deux le connoiffoient pour Roy. Le reste s'apprendra par la mort des victimes.

Les Dieux n'avoûront point un combat plein de crimes, J'en espère beaucoup puisqu'il eft différé, Et je commence à voir ce que j'ay defiré.

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