ACTE I, SCENE II
Laiffent à leurs enfants d'aflez vives douleurs, Pour venger voftre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les fuivre, Qui vit haï de tous ne fçauroit long-temps vivre, Remettez à leurs bras les communs intérefts, Et n'aidez leurs deffeins que par des vœux fecrets.
Quoy, je le haïray fans tafcher de luy nuire?
J'attendray du hazard qu'il ofe le détruire,
Et je fatisferay des devoirs fi preffants
Par une haine obscure, & des vœux impuiflants?
Sa perte que je veux me deviendroit amére
Si quelqu'un l'immoloit à d'autres, qu'à mon père;
Et tu verrois mes pleurs couler pour fon trépas,
Qui le faifant périr, ne me vengeroit pas.
C'eft une lafcheté que de remettre à d'autres Les intérefts publics qui s'attachent aux noftres. Joignons à la douceur de venger nos parens La gloire qu'on remporte à punir les Tyrans, Et faifons publier par toute l'Italie, La liberté de Rome ejl V œuvre d'jEmilie, On a touché fon ame, & fon cœur s'eft épris, Mais elle n'a donné fon amour qu'à ce prix .
Voftre amour à ce prix n'eft qu'un prefent uneste Qui porte à voftre Amant fa perte manifeste. Penfez mieux, ^Emilie, à quoy vous l'expofez, Combien à cet écueil fe font déjà brifez, Ne vous aveuglez point, quand fa mort eft vifible.
Ah ! tu fçais me frapper par où je fuis fenfible. Quand je fonge aux dangers que je luy fais courir, La crainte de fa mort me fait déjà mourir, Mon esprit en defordre à foy-mefme s'oppofe, Je veux, & ne veux pas, je m'emporte, & je n'ofe, Et mon devoir confus, languiffant, étonné, Cède aux rebellions de mon cœur mutiné.
Tout-beau, ma paffion, deviens un peu moins forte, Tu vois bien des hazards, ils font grands, mais n'importe, Cinna n'eft pas perdu pour eftre hazardé. De quelques légions qu'Auguste foit gardé. Quelque foin qu'il fe donne, & quelque ordre qu'il tienne. Qui méprife fa vie eft maiftre de la fienne; Plus le péril eft grand, plus doux en eft le fruit, La vertu nous y jette, & la gloire le fuit. Quoy qu'il en foit, qu'Auguste, ou que Cinna périffe, Aux Mânes paternels je doy ce facrifke, Cinna me l'a promis en recevant ma foy, Et ce coup feul auffi le rend digne de moy. Il eft tard après tout de m'en vouloir dédire, Aujourd'huy l'on s'affemble, aujourd'huy l'on conspire. L'heure, le lieu, le bras fe choifit aujourd'huy, Et c'eft à faire enfin à mourir après luy.