‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 140 sur 254 · ACTE I, SCEXE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCEXE IV

Sois moins ingénieux à te tromper toy-mefme, Cinna, ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême, Et puisque déformais tu ne peux me venger, Defrobe au moins ta tefte à ce mortel danger, Fuy d'Auguste irrité l'implacable colère ; Je verfe allez de pleurs pour la mort de mon père, N'aigry point ma douleur par un nouveau tourment, Et ne me réduy point à pleurer mon Amant.

Quoyl fur l'illufion d'une terreur Panique Trahir vos intérefts, & la caufe publique ! Par cette lafcheté moy-mefme m'accufer, Et tout abandonner quand il faut tout ofer ! Que feront nos amis, fi vous êtes déçeuë?

EMILIE

Mais que deviendras-tu, fi l'entreprife eft fçeuë?

CI NX A.

S'il eft pour me trahir des esprits affez bas, Ma vertu pour le moins ne me trahira pas. Vous la verrez brillante au bord des précipices Se couronner de gloire en bravant les fupplices, Rendre Auguste jaloux du fang qu'il répandra, Et le faire trembler, alors qu'il me perdra.

Je deviendrais fuspect à tarder davantage, Adieu, raffermiffez ce généreux courage.

S'il faut fubir le coup d'un Destin rigoureux,

Je mourray tout enfemble heureux, & malheureux, Heureux, pour vous fervir de perdre ainfi la vie, Malheureux, de mourir fans vous avoir fervie.

Ouy, va, n'écoute plus ma voix qui te retient, Mon trouble fe diflîpe, & ma raifon revient, Pardonne à mon amour cette indigne foibleffe, Tu voudrois fuir en vain, Cinna, je le confeffe, Si tout eft découvert, Auguste a fçeu pourvoir A ne te laiffer pas ta fuite en ton pouvoir. Porte, porte chez luy cette mafle affeurance Digne de noftre amour, digne de ta naiflance, Meurs, s'il y faut mourir, en Citoyen Romain, Et par un beau trépas couronne un beau deflein. Ne crains pas qu'après-toy rien icy me retienne, Ta mort emportera mon ame vers la tienne, Et mon cœur aufii-toft percé des mefmes coups..

Ah ! fouffrez que tout mort je vive encor en vous, Et du moins en mourant permettez que j'espère Que vous fçaurez venger l'Amant avec le père. Rien n'eft pour vous à craindre, aucun de nos amis Ne fçait ny vos deffeins, ny ce qui m'eft promis, Et leur parlant tantoft des miféres Romaines, Je leur ay teu la mort qui fait naiftre nos haines, De peur que mon ardeur touchant vos intérefts D'un fi parfait amour ne trahift les fecrets. Il n'eft fçeu que d'Evandre & de voftre Fulvie.

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