‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 179 sur 254 · ACTE V, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE I

Maxime qu'après toy j'avois le plus aimé;

Le reste ne vaut pas l'honneur d'eftre nommé,

Un tas d'hommes perdus de debtes, & de crimes,

Que preffent de mes loix les ordres légitimes,

Et qui defespérant de les plus éviter,

Si tout n'eft renverfé, ne fçauroient fubfister.

Tu te tais maintenant, & gardes le filence Plus par confufion, que par obéïffance.

Quel étoit ton deffein, & que prétendois-tu Après m'avoir au Temple à tes pieds abatu? Affranchir ton païs d'un pouvoir Monarchique? Si j'ay bien entendu tantoft ta Politique, Son falut déformais dépend d'un Souverain Qui pour tout conferver tienne tout en fa main, Et fi fa liberté te faifoit entreprendre Tu ne m'euffes jamais empefché de la rendre, Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'Etat Sans vouloir l'acquérir par un affafîinat. Quel étoit donc ton but? d'y régner en ma place? D'un étrange malheur fon Destin le menace, Si pour monter au Trofne & luy donner la loy Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moy, Si jusques à ce point fon fort eft déplorable Que tu fois après moy le plus confidérable, Et que ce grand fardeau de l'Empire Romain Ne puiffe après ma mort tomber mieux qu'en ta main.

Apprens à te connoiftre, & descens en toy-mefme. On t'honore dans Rome, on te courtife, on t'aime, Chacun tremble fous toy , chacun t'offre des vœux, Ta fortune eft bien haut, tu peux ce que tu veux, Mais tu ferois pitié, mefme à ceux qu'elle irrite,

Si je t'abandonnois à ton peu de mérite. Ofe me démentir, dy-moy ce que tu vaux, Conte-moy tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualitez par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'éléve au deffus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, & ton pouvoir en vient, Elle feule t'éléve, & feule te foûtient, C'eft elle qu'on adore, & non pas ta perfonne, Tu n'as crédit, ny rang, qu'autant qu'elle t'en donne, Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'huy Qu'à retirer la main qui feule eft ton appuy. J'aime mieux toutefois céder à ton envie, Régne, fi tu le peux, aux dépens de ma vie. Mais ofes-tu penfer que les Serviliens, Les Coffes, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des Héros de leur fang font les vives images, Quittent le noble orgueil d'un fang fi généreux Jusqu'à pouvoir fouffrir que tu régnes fur eux? Parle, parle, il eft temps.

Je demeure ftupide Non que voftre colère ou la mort m'intimide, Je voy qu'on m'a trahy, vous m'y voyez refver, Et j'en cherche l'autheur fans le pouvoir trouver.

Mais c'eft trop y tenir toute l'ame occupée. Seigneur, je fuis Romain, & du fang de Pompée, Le père & les deux fils, lafchement égorgez Par la mort de Céfar étoient trop peu vengez.

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