‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 185 sur 254 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

MAXIME

De tous vos ennemis connoiffez mieux le pire. Si vous régnez encor, Seigneur, fi vous vivez, C'eft ma jaloufe rage à qui vous le devez.

Un vertueux remords n'a point touché mon ame, Pour perdre, mon rival j'ay découvert fa trame ; Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, De crainte qu'après moy vous n'euffiez envoyé. Je voulois avoir lieu d'abufer ^Emilie, Effrayer fon esprit, la tirer d'Italie, Et penfois la réfoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger fon Amant. Mais au lieu de goufter ces groméres amorces, Sa vertu combatuë a redoublé fes forces, Elle a leu dans mon cœur. Vous fçavez le furplus, Et je vous en ferois des récits fuperflus, Vous voyez le fuccès de mon lafche artifice : Si pourtant quelque grâce eft deuë à mon indice, Faites périr Euphorbe au milieu des tourmens, Et fouffrez que je meure aux yeux de ces Amants. J'ay trahy mon amy, ma Maitreffe, mon Maiftre, Ma gloire, mon pais, par l'avis de ce traiftre, Et croiray toutefois mon bonheur infiny, Si je puis m'en punir, après l'avoir puny.

AUGUSTE

En eft-ce affez, ô Ciel? & le Sort pour me nuire A-t'il quelqu'un des miens qu'il veuille encor feduire? Qu'il joigne à fes efforts le fecours des Enfers, Je fuis maiftre de moy comme de l'Univers.

Je le fuis, je veux l'eftre. O Siècles , ô Mémoire, Confervez à jamais ma dernière vi&oire, Je triomphe aujourd'huy du plus juste couroux De qui le fouvenir puifle aller jusqu'à vous.

Soyons amis, Cinna, c'eft moy qui t'en convie, Comme à mon ennemy je t'ay donné la vie, Et malgré la fureur de ton lafche destin, Je te la donne encor comme à mon affafTin. Commençons un combat qui montre par l'iffuë Qui l'aura mieux de nous, ou donnée, ou reçeuë. Tu trahis mes bien-faits, je les veux redoubler, Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler. Avec cette beauté que je t'avois donnée Reçoy le Conlulat pour la prochaine année.

Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, Préféres-en la pourpre à celle de mon fang. Appren fur mon exemple à vaincre ta colère, Te rendant un époux, je te rens plus qu'un père.

Et je me rens, Seigneur, à ces hautes bontez, Je recouvre la veuë auprès de leurs clartez, Je connoy mon forfait qui me fembloit justice, Et ce que n'avoit pu la terreur du fupplice, Je fens naiftre en mon ame un repentir puiffant, Et mon cœur en fecret me dit qu'il y confent.

Le Ciel a réfolu voftre grandeur fupréme, Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moy-mefme J'ofe avec vanité me donner cet éclat, Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'Etat. Ma haine va mourir que j'ay crue immortelle,

Page 1