ACTE IV, SCENE VI
C'eft donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne, Que je ferve un rival lors qu'il vous abandonne, Et que par un cruel & généreux effort Pour vous rendre en fes mains, je l'arrache à la mort.
Laiffez à fon Destin cette ingrate famille, Qu'il accorde s'il veut le père avec la fille, Polyeu&e & Félix, l'époufe avec l'époux, D'un fi cruel effort quel prix espérez-vous?
SEVERE
La gloire de montrer à cette ame fi belle Que Sévère l'égale, & qu'il eft digne d'elle, Qu'elle m'étoit bien deuë, & que l'ordre des Cieux En me la refufant, m'eft trop injurieux.
FABIAX.
Sans accufer le Sort, ny le Ciel d'injustice, Prenez garde au péril qui fuit un tel fervice. Vous hazardez beaucoup, Seigneur, penfez y bien. Quoy, vous entreprenez de fauver un Chrétien? Pouvez-vous ignorer pour cette fecte impie Quelle eft, & fut toujours la haine de Décie? C'eft un crime vers luy fi grand, fi capital, Qu'à voftre faveur mefme il peut eftre fatal.
SEVERE
Cet avis feroit bon pour quelque ame commune. S'il tient entre fes mains ma vie & ma fortune, Je fuis encor Sévère, & tout ce grand pouvoir
444 POLYEUCTE
Ne peut rien fur ma gloire, & rien fur mon devoir. Icy l'honneur m'oblige, & j'y veux fatisfaire; Qu'après, le Sort fe montre, ou propice, ou contraire, Comme fon naturel eft toujours inconstant, Périflant glorieux, je périray content.
Je te diray bien plus, mais avec confidence, La feâ:e des Chrétiens n'eft pas ce que l'on penfe, On les hait, la raifon je ne la connoy point, Et je ne voy Décie injuste qu'en ce point. Par curiofité j'ay voulu les connoiftre, On les tient pour forciers dont l'Enfer eft le maiftre, Et fur cette croyance on punit du trépas Des mystères fecrets que nous n'entendons pas. Mais Cerès Eleufine, & la Bonne Déeffe Ont leurs fecrets comme eux, à Rome, & dans la Grèce ; Encor impunément nous fouffrons en tous lieux, Leur Dieu feul excepté, toute forte de Dieux; Tous les Monstres d'Egypte ont leurs Temples dans Rome Nos ayeux à leur gré faifoient un Dieu d'un homme, Et leur fang parmy nous confervant leurs erreurs, Nous rempliffbns le Ciel de tous nos Empereurs ; Mais à parler fans fard de tant d'Apothéofes, L'effet eft bien douteux de ces Métamorphofes.
Les Chrétiens n'ont qu'un Dieu, maiftre abfolu de tout, De qui le feul vouloir fait tout ce qu'il réfout : Mais fi j'ofe entre nous dire ce qui me femble, Les noftres bien fouvent s'accordent mal enfemble» Et me dûft leur colère écrafer à tes yeux, Nous en avons beaucoup, pour eftre de vrais Dieux. Enfin chez les Chrétiens les mœurs font innocentes. Les vices détestez, les vertus floriiTantes,