‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 41 sur 254 · ACTE III, SCENE IV. I$I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE IV. I$I

CHIMENE

Va, je fuis ta Partie, & non pas ton bourreau. Si tu m'offres ta tefte, eft-ce à moy de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre, C'eft d'un autre que toy qu'il me faut l'obtenir, Et je doy te pourfuivre, & non pas te punir.

D. RODRIGUE

Dequoy qu'en ma faveur noftre amour t'entretienne, Ta générofité doit répondre à la mienne, Et pour venger un père emprunter d'autres bras, Ma Chiméne, croy-moy, c'eft n'y répondre pas. Ma main feule du mien a fçeu venger l'offence, Ta main feule du tien doit prendre la vengeance.

chimen-e.

Cruel, à quel propos fur ce point t'obstiner? Tu t'es vengé fans aide, & tu m'en veux donner ! Je fuivray ton exemple, & j'ay trop de courage Pour fouffrir qu'avec toy ma gloire fe partage. Mon père & mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour ny de ton defespoir.

D. RODRIGUE

Rigoureux point d'honneur ! hélas ! quoy que je faffe, Ne pourray-je à la fin obtenir cette grâce? Au nom d'un père mort, ou de noftre amitié, Puny-moy par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux Amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

152 LE CID

CHIMENE

Va, je ne te hay point.

D. RODRIGUE

Tu le dois.

CHIMENE

Je ne puis.

D. RODRIGUE

Crains-tu fi peu le blafme, & fi peu les faux bruits? Quand on fçaura mon crime & que ta flame dure, Que ne publiront point l'Envie & l'imposture ! Force-les au filence, & fans plus discourir, Sauve ta Renommée en me faifant mourir.

CHIMENE

Elle éclate bien mieux en te laiffaut la vie, Et je veux que la voix de la plus noire Envie Elève au Ciel ma gloire & plaigne mes ennuis, Sçachant que je t'adore, & que je te pourfuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde encore que je l'aime, Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ. Si l'on te voit fortir, mon honneur court hazard. La feule occafion qu'aura la médifance, C'eft de fçavoir qu'icy j'ay fouffert ta prefence; Ne luy donne point lieu d'attaquer ma vertu.

Page 1