‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 53 sur 254 · ACTE IV, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III

D'un fi foible fervice elle fait trop de conte, Et me force à rougir devant un fi grand Roy De mériter fi peu l'honneur que j'en reçoy. Je fçay trop que je dois au bien de voftre Empire, Et le fang qui m'anime, & l'air que je respire; Et quand je les- perdray pour un fi digne objet, Te feray feulement le devoir d'un Sujet.

D . FERNAND

Tous ceux que ce devoir à mon fervice engage Ne s'en acquitent pas avec mefme courage, Et lors que la valeur ne va point dans l'excès, Elle ne produit point de fi rares fuccès. Souffre donc qu'on te loue, & de cette victoire Appren-moy plus au long la véritable histoire.

Sire, vous avez fçeu qu'en ce danger preffant Qui jetta dans la ville un effroy fi puilTant, Une troupe d'amis chez mon père affemblée Sollicita mon ame encor toute troublée... Mais, Sire, pardonnez à ma témérité, Si j'ofay l'employer fans voftre authorité; Le péril approchoit, leur brigade étoit prefte, Aie montrant à la Cour je hazardois ma tefte, Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux De fortir de la vie en combatant pour vous.

D. ï'ERNAND.

J'excuie ta chaleur à venger ton offence, Et l'Etat défendu me parle en ta défenec :

Croy que dorefnavant Chiméne a beau parler, Je ne l'écoute plus, que pour la confoler. Mais pourfuy.

D. RODRIGUE

Sous moy donc cette troupe s'avance, Et porte fur le front une mafle afleurance. Nous partifmes cinq cens, mais par un prompt renfort Nous nous vifmes trois mille en arrivant au Port, Tant à nous voir marcher avec un tel vifage Les plus épouvantez reprenoient de courage. J'en cache les deux tiers auffi-toft qu'arrivez Dans le fond des vaifleaux qui lors furent trouvez, Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure, Bruflant d'impatience autour de moy demeure, Se couche contre terre, & fans faire aucun bruit, PafTe une bonne part d'une fi belle nuit. Par mon commandement la Garde en fait de mefme, Et fe tenant cachée aide à mon ftratagéme , Et je feins hardiment d'avoir reçeu de vous L'ordre qu'on me voit fuivre & que je donne à tous.

Cette obscure clarté qui tombe des Etoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ; L'onde s'enfle deflbus, & d'un commun effort Les Mores & la Mer montent jusques au Port. On les laifle paffer, tout leur paroift tranquille, Point de foldats au Port, point aux murs de la ville : Noftre profond iîlence abufant leurs esprits, Ils n'ofent plus douter de nous avoir furpris, Ils abordent fans peur, ils anchrent, ils descendent,

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