‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 6 sur 254 · ECA · texte numérisé non relu

ECA

CHIMENE

Dy-moy donc, je te prie, une féconde fois Ce qui te fait juger qu'il approuve mon chois, Appren-moy de nouveau quel espoir j'en doy prendre ; Un fi charmant discours ne fe peut trop entendre, Tu ne peux trop promettre aux feux de noftre amour La douce liberté de fe montrer au jour. Que t'a-t'il répondu fur la fecrete brigue Que font auprès de toy D. Sanche, & D. Rodrigue? N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité Entre ces deux Amants me panche d'un cofté?

Non, j'ay peint voftre cœur dans une indifférence Qui n'enfle d'aucun d'eux, ny détruit l'espérance, Et fans les voir d'un œil trop févére ou trop doux, Attend l'ordre d'un père à choifir un époux. Ce respeft l'a ravy, fa bouche & fon vifage M'en ont donné fur l'heure un digne témoignage, Et puis qu'il vous en faut encor faire un récit, Voicy d'eux & de vous ce qu'en hafte il m'a dit. Elle ejl dans le devoir, tous deux font dignes d'elle, Tous deux former d'un fang, noble, vaillant, fi délie, Jeunes, mais qui font lire aifèment dans leurs yeux L'éclatante vertu de leurs braves ayeux. Don Rodrigue fur tout n'a trait en fon vifage Qui d'un homme de cœur ne foit la haute image, Et fort d'une maifon fi féconde en guerriers, Qu'ils y prennent naiffance au milieu des lauriers, ha valeur de fon père en fon temps fans pareille

Tant qu'a duré fa force, a paffè pour merveille, Ses rides fur fort front ont gravé fes exploits, Et nous difent encor ce qu'il fut autrefois. ]e me promets du fils ce que j'ay veu du père, Et ma fille en un mot peut l'aimer & me plaire. Il alloit au Confeil, dont l'heure qui prévient A tranché ce discours qu'à peine il commençoit, Mais à ce peu de mots je croy que fa penfée Entre vos deux Amants n'eft pas fort balancée. Le Roy doit à fon fils élire un Gouverneur, Et c'eft luy que regarde un tel degré d'honneur. Ce chois n'eft pas douteux, & fa rare vaillance Ne peut fouffrir qu'on craigne aucune concurrence. Comme fes hauts exploits le rendent fans égal, Dans un espoir fi juste il fera fans rival, Et puisque Don Rodrigue a réfolu fon père Au fortir du Confeil à propofer l'affaire, Je vous laiffe à juger s'il prendra bien fon temps, Et fi tous vos defirs feront bien-toft contents.

CHIMENE

Il femble toutefois que mon ame troublée Refufe cette joye, & s'en trouve accablée, Un moment donne au fort des vifages divers, Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.

EL VIRE

Vous verrez cette crainte heureufement déçeuë.

CHIMENE

Allons, quoy qu'il en foit, en attendre l'iffuë.

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