‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 61 sur 254 · ACTE V, SCENE I. I/O · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE I. I/O

CHIMENE

Tu vas mourir! Don Sanche eft-il fi redoutable, Qu'il donne l'épouvante â ce cœur indomptable r Qui t'a rendu fi foible, ou qui le rend fi fort? Rodrigue va combatre & fe croit déjà mort ! Celuy qui n'a pas craint les Mores, ny mon père, Va combatre Don Sanche & déjà defespérel A.infi donc au befoin ton courage s'abat r

E>. RODRIGUE

Je cours à mon fupplice, & non pas au combat, Et ma ridelle ardeur fçait bien m'ofter l'envie, Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.

J'ay toujours mefmecceur, mais je n'ay point de bras, Quand il faut conferver ce qui ne vous plaift pas; Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle, Si j'euffe combatu pour ma feule querelle : Mais défendant mon Roy, fon Peuple, & mon pais, A me défendre mal je les aurois trahis. Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie Qu'il en veuille fortir par une perfidie. Maintenant qu'il s'agit de mon feul intéreft, Vous demandez ma mort, j'en accepte FArreft; Voftre reffentiment choifit la main d'un autre, Je ne méritois pas de mourir de la voftre; On ne me verra point en repoufTer les coups ; Je doy plus de respect à qui combat pour vous, Et ravy de penfer que c'eft de vous qu'ils viennent, Puisque c'eft voftre honneur que fes armes foûtiennent, Je vay luy prefenter mon estomac ouvert, Adorant en fa main la voftre qui me perd.

CHIMENE

Si d'un triste devoir la jufte violence,

Qui me fait malgré-moy pourfuivre ta vaillance,

Prescrit à ton amour une fi forte loy,

Qu'il te rend fans défence à qui combat pour moy,

En cet aveuglement ne perds pas la mémoire

Qu'ainfi que de ta vie il y va de ta gloire,

Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,

Quand on le fçaura mort, on le croira vaincu.

Ton honneur t'eft plus cher que je ne te fuis chère, Puisqu'il trempe tes mains dans le fang de mon père, Et te fait renoncer malgré ta paffion A l'espoir le plus doux de ma poffeffion : Je t'en voy cependant faire fi peu de conte, Que fans rendre combat tu veux qu'on te furmonte ! Quelle inégalité ravale ta vertu?

Pourquoy ne l'as-tu plus, ou pourquoy l'avois-tu? Quoy! n'és-tu généreux que pour me faire outrage? S'il ne faut m'offencer, n'as-tu point de courage, Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, Qu'après l'avoir vaincu tu fouffres un vainqueur? Va, fans vouloir mourir laiffe moy te pourfuivre, Et défen ton honneur, fi tu ne veux plus vivre.

D. RODRIGUE

Après la mort du Comte, & les Mores défaits, Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets? Elle peut dédaigner le foin de me défendre, On fçait que mon courage ofe tout entreprendre, Que ma valeur peut tout, & que deffous les Cieux

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