‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 72 sur 254 · ACTE V, SCENE VII · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE VII

Madame, mon amour n'emploîra point pour moy, Ny la loy du combat, ny le vouloir du Roy. Si tout ce qui s'eft fait eft trop peu pour un père, Dites par quels moyens il vous faut fatisfaire. Faut-il combatre encor mille & mille Rivaux, Aux deux bouts de la Terre étendre mes travaux, Forcer moy feul un camp, mettre en fuite une Armée, Des Héros fabuleux paner la renommée?

Si mon crime par la fe peut enfin laver, J'ofe tout entreprendre & puis tout achever. Mais fi ce fier honneur toujours inexorable Ne fe peut apaifer fans la mort du coupable, N'armez plus contre moy le pouvoir des Humains, Ma tefte eft à vos pieds, vengez-vous par vos mains. Vos mains feules ont droit de vaincre un invincible, Prenez une vengeance à tout autre impoffible : Mais du moins que ma mort fuffife à me punir, Ne me baunitTez point de voftre fouvenir, Et puisque mon trépas conferve voftre gloire , Pour vous en revancher confervez ma mémoire, Et dites quelquefois en déplorant mon fort, S'il ne m'avoit aimée, il ne fer oit pas mort.

CHIMENE

Reléve-toy, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire, Je vous en ay trop dit, pour m'en pouvoir dédire, Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr, Et quand un Roy commande, on luy doit obéir, Mais à quoy que déjà vous m'ayez condamnée, Pounez-vous à vos yeux fouffrir cet Hyménée? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,

Toute voftre justice en eft-elle d'accord?

Si Rodrigue à l'Etat devient fi néceffaire,

De ce qu'il fait pour vous doy-je eftre le falaire,

Et me livrer moy-mefme au reproche éternel

D'avoir trempé mes mains dans le fang paternel ?

D. FERNAND

Le temps affez fouveut a rendu légitime Ce qui fembloit d'abord ne fe pouvoir fans crime. Rodrigue t'a gagnée, & tu dois eftre à luy ; ■ Mais quoy que fa valeur t'ait conquife aujourd'huy, Il faudroit que je fuffe ennemy de ta gloire Pour luy donner fi-toft le prix de fa victoire. Cet Hymen différé ne rompt point une loy Qjii fans marquer de temps luy destine ta foy, Prens un an, fi tu veux, pour effuyer tes larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les Mores fur nos bords, Renverfé leurs deffeins, repouffé leurs efforts, Va jusqu'en leur pais leur reporter la guerre, Commander mon Armée, & ravager leur terre. A ce nom feul de Cid ils trembleront d'effroy, Ils t'ont nommé Seigneur, & te voudront pour Roy. M lis parmy tes hauts faits fois-luy toujours fidelle, R. -viens-en, s'il fe peut, encor plus digne d'elle, Et par tes grands exploits fay-toy fi bien prifer, Qu'il luy foit glorieux alors de t'époufer.

D. RODRIGUE

Pour pofféder Chiméne, & pour voftre fervice,

Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accompliffe ?

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