ACTE I, SCENE II. IO
Vous rend-il malheureufe, alors qu'ils fout heureux? Mais je vay trop avant, & deviens indiscrette.
l'infante.
Ma tristelle redouble à la tenir fecrette. Ecoute, écoute enfin comme j'ay combatu, Ecoute quels affauts brave encor ma vertu.
L'Amour eft un tyran qui n'épargne perfonne ; Ce jeune Cavalier, cet Amant que je donne, Je l'aime.
LtONOR.
Vous l'aime/. !
l'infante.
Mets la main fur mon cœur Et voy comme il fe trouble au nom de fon vainqueur, Comme il le reconnoit.
LEONOR
Pardonnez-moy, Madame, Si je fors du respect pour blafmer cette flame. Une grande PrincefTe à ce point s'oublier, Que d'admettre en ion cœur un fimple Cavalier ! Et que diroit le Roy ? que diroit la Castille ? Vous fouvient-il encor de qui vous êtes fille?
l'infaxte.
11 m'en fouvient fi bien que j'épandray mon fang, Avant que je m'abaiffe à démentir mon rang. Je te répondrois bien que dans les belles âmes
Le feul mérite a droit de produire des fiâmes, Et fi ma paffion cherchoit à s'excufer, Mille exemples fameux pourroient Pauthorifer : Mais je n'en veux point fuivre où ma gloire s'engage, La furprife des fens n'abat point mon courage, Et je me dy toujours qu'étant fille de Roy, Tout autre qu'un Monarque eft indigne de moy. Quand je vy que mon cœur ne fe pouvoit défendre, Moy-mefme je donnay ce que je n'ofois prendre, Je mis au lieu de moy Chiméne en fes liens, Et j'allumay leurs feux pour éteindre les miens. Ne t'étonne donc plus fi mon ame gefnée Avec impatience attend leur Hyménée, Tu vois que mon repos en dépend aujourd'huy Si l'amour vit d'espoir il périt avec luy, C'eft un feu qui s'éteint faute de nourriture, Et malgré la rigueur de ma triste avanture, Si Chiméne a jamais Rodrigue pour mary, Mon espérance eft morte & mon esprit guéry.
Je fouffre cependant un tourment incroyable, Jusques à cet Hymen Rodrigue m'eft aimable, Je travaille à le perdre, & le perds à regret, Et de là prend fon cours mon déplaifir fecret. Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne A pouffer des foufpirs pour ce que je dédaigne, Je fens en deux partis mon esprit divifé, Si mon courage eft haut, mon cœur eft embrafé, Cet Hymen m'eft fatal, je le crains & fouhaite, Je n'ofe en espérer qu'une joye imparfaite, Ma gloire & mon amour ont pour moy tant d'appas, due je meurs s'il s'achève, ou ne s'achève pas.
actl: I, SCENE II.
LE ON OR
Madame, après cela je n'ay rien à vous dire, Sinon que de vos maux avec vous je foufpi're : Je vous blafmois tantoft, je vous plains à prefent. Mais puisque dans un mal fi doux & fi cuifant, Voftre vertu combat & fon charme & fa force,' En repouffe l'affaut, en rejette l'amorce, Elle rendra le calme à vos esprits notants. Espérez donc tout d'elle, & du fecours du temps, Espérez tout du Ciel, il a trop de justice Pour laiffer la vertu dans un G long fupplice.
l'infante.
Ma plus douce espérance eft de perdre l'espoir.
LE PAGE
Par vos commanderaens Chiméne vous vient voir.
l'infante à Léonor.
Allez l'entretenir en cette galerie.