ACTE I, SCÈNE VI. 3o
juste après que j'eus remporté le grand prix de composition musicale.
PHILIBERT AÎNÉ
Au fait, de grâce.
CLAIRVILLE
Je fais fort bien mes affaires. Outre les leçons particulières, j'ai deux collèges et trois pensionnats de jeunes personnes. Or à quoi dois-je mes succès? à mon talent d'abord ; quand on a formé presque tous les premiers sujets des théâtres lyriques de Paris et des déparlements...; mais c"est à la régularité de mes mœurs que je dois l'amitié des parents, l'estime des instituteurs, le respect et la reconnaissance des élèves. Je ne prétends pas avoir été plus qu'un autre à Tabri de tendres erreurs ; j'ai même eu quelques bonnes fortunes assez remarquables ; mais jamais parmi mes écolières. Je n'ai fait la cour qu"à une seule, que j'ai épousée, et qui depuis quinze ans fait mon bonheur. Aussi j'ai la jouissance de voir qu'on vante mes principes de morale presque autant que mes principes de chant et de mélodie.
PHILIBERT aîné.
Je le sais: mais...
CLAIRVILLE
Ce n'est pas tout. Bien loin de consentir à me mêler d'aucune intrigue, je me suis fait une loi de ne recevoir aucune confidence d'amour, même quand les vues sont honnêtes, et je me reproche presque d'avoir entendu la vôtre. On se plaît tant à médire sur le compte des artistes! Ainsi, mon cher monsieur, je vous aime de tout mon cœur. Je crois que M"" Duparc serait très-heureuse avec vous. Je désire vivement que- vous obteniez sa main ; mais ne comptez pas sur moi.
PHILIBERT aîné.
Je ne tous demande qu'une faveur; c'est de me pré-
senter à M. Duparc comme un de vos amis qui voudrait, profiter du voisinage pour se lier avec lui.
CLAIRVILLE
Comme un de mes amis !
PHILIBERT aîné.
Tous ne mentirez pas.
CLAIRVILLE
C'est beaucoup d'honneur que vous me faites... Mais pourquoi nvavez-vous avoué que vous aimiez sa fille ? Cela va me gêner... Cependant j'y réfléchirai.,. Et demain....
Pourquoi pas tout de suite ?
CLAIRVILLE
Non. Je connais le bon monsieur Duparc ; il est pressé d'aller à la campagne : toute visite qui retarderait son départ lui serait importune.
PHILIBERT aîné.
En ce cas, je n'insiste plus. Je cours chez mon propriélaife ; j'étais si pressé, que je me suis emparé de l'appartement avant d'avoir signé le bail. Ainsi vous me promettez...
CLAIRVILLE
Je ne vous promets rien.
PHILIBERT aîné. ,
Pardonnez -moi, vous promettez de ne pas m' être contraire : et vous ne manquerez pas à la sévérité de vos principes en assurant à M. Duparc que sa fille serait avec moi la plus heureuse et la plus aimée des femmes.
(Il sort.) CLAIRVILLE, seuL
II est aimable: je le crois honnête et bon. et je re-