‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 1 sur 420 · LES SOURCES HISTORIQUES ET POÉTIQUES · texte numérisé non relu

LES SOURCES HISTORIQUES ET POÉTIQUES

La Mort de Pompée est un beau tableau d'histoire plutôt ■l'un drame entraînant; les beautés mêmes qu'on y voit briller, ît qui ne sont pas médiocres, ont quelque chose de grave et i'un peu froid, malgré la magnificence, parfois voulue et forcée, du style. C'est donc aux historiens plus encore qu'aux poètes qu'il faut s'adresser si l'on veut mesurer le degré d'originalité de la tragédie cornélienne. Les historiens grecs, \.ppien et Plutarque, les historiens latins, Velleius Pater- :ulus et Florus, lui ont beaucoup donné. S'il a pris plus 3ncore à Lucain, c'est que Lucain, orateur autant que poète, < magis oratoribus quam poetis annumerandus * », a écrit un Doème à moitié historique, sinon par le ton, du moins par le ?ond des événements. Mais, ici encore, en imitant, Corneille a su créer.

Quels éléments l'histoire offrait-elle à la tragédie? Le dire,. îe sera marquer d'avance le caractère de cette imitation ïréatrice. Tous ces récits, souvent identiques, peuvent sans nconvénient être confondus en un seul, pourvu qu'on prenne *oin de distinguer les traits particuliers à chaque narration.

Au lendemain de Pharsale, vaincu, fugitif, Pompée court •ej oindre sa femme Cornélie à Lesbos, où elle attendait 'issue de la guerre civile. Sur les conseils de Théophane de ^esbos, historien et poète, il se décida, selon Plutarque, à «agner l'Egypte, dont le roi, Ptolémée XII, dit Dionysos, fils de Ptolémée Aulétès, devait avoir gardé le souvenir reconlaissant des services rendus autrefois par Pompée à son père

) i. Quintilien, X, 1.

Monté sur le trône à l'âge de treize ans, et régnant conjointement avec sa sœur Cléopàtre, le jeune prince avait pour conseiller le général Achillas, l'eunuque Pothin, dont Appien fait un ministre de la guerre, et un rhéteur de Samos, Théodote, son précepteur. Voici comment Plutarque, rajeuni par Amyot, nous raconte la délibération du roi et de ses ministres :

« Ce roy Ptolomœus estoit encore fort jeune, mais celuyi qui menoit tous ses affaires, nommé Pothinus, assembla un conseil des principaux hommes et plus advisez de la cour, les-i quels avoient authorité et crédit selon qu'il luy plaisoit leur en départir; et assemblez qu'ils furent, leur commanda de lai part du Roy de luy dire chacun son advis, touchant ceste réception de Pompeius, assavoir si le Roy le devoit recevoir; ou non. Si estoit-ce desja une grande pitié de voir un Pothinus, valet de chambre du Roy d '^Egypte, et un Theodotus, maistre d'école, natif de Chio, qu'on avoit loué pour enseii gnerla Rhétorique à ce jeune Roy, et un Achillas, ^Egyptien consulter entre eux ce qu'on devoit faire du grand Pompeius : car ceux-là estoient les principaux conseillers et entremet I teurs des affaires du Roy, entre les autres valets de chambre et ceux qui l'avoient nourri. Si attendoit Pompeius, ayant posé l'ancre en la rade assez loin de lacoste, la resolution de ce conseil : auquel les opinions des autres furent différentes.! en ce que les uns vouloient qu'on le renvoiast, les autres] qu'on l'appellast et qu'on le receust. Mais le RhétorieienThco i dotus, voulant monstrer son éloquence, alla discourir que ni l'un ny l'autre ne estoit seur; pour ce, dit-il, que, s'ils le rece voient, ils auroient Gsesar pour ennemi, et Pompeius poui maistre, et que, s'ils l'esconduysoient, Pompeius leur tourneti roit à crime ce qu'ils l'auroient chassé, et Cœsar ce qu'ils ac l'auroient retenu : à raison de quoy le meilleur estoit le mander pour le faire mourir, pource qu'en ce faisant iitj acquerroient la bonne grâce de l'un et ne craindroient pluri la maie grâce de l'autre; encore dit-on qu'il adjousta à son dire ce traict de risée : « Un homme mort ne mord point l. jj

Velleius Paterculus fait intervenir dans la mène' délibérai tion les mêmes personnages, et dit que la volonté d'un esclavi! égyptien disposa du sort de Pompée : « Princeps romani nomi nis imperio arbitrioque JEi/f/plii mancipii jugulatus est 2. i Mais Florus ajoute ce trait nouveau : « Imperio vilissimi / consilio tpadonum, et, ne qu'ai malis desit, Septimii desei'tom

i. IMiihirque, Vie de l'ompSe,!!

t. Histoire romaine, 53.

ib gladio trucidatus, sub ocalis uxoris suœ liberorumque *. » 'est ce déserteur Septimius qu'Appien nomme Sempronius, ui, chez lui, comme chez Lucain et Corneille, salue Pompée u nom du roi, lui offre la main, le prie de quitter son avire pour descendre dans le navire égyptien, puis, reconnu t interrogé par lui, ne répond que par un signe affirmatif t le frappe aussitôt. C'est lui que le poète substitue au rhéteur héodote : il a jugé sans doute que cette délibération du preîier acte, qui est comme le prélude de sa tragédie, serait lus saisissante si, pour condamner Pompée, un transfuge e Rome se joignait à un eunuque d'Afrique. Ces sortes de Dntrastes lui plaisaient; il y voyait, d'ailleurs, l'occasion 'opposer à l'obséquieuse lâcheté de Septime, non seulement i résignation héroïque de Pompée, mais la généreuse indination de César, qui écrase le déserteur de son mépris. Quant u Pothin de Plutarque, d'Appien et de Velleius Paterculus, lorus est seul à l'appeler Photin, et, sur ce point, Corneille

suivi Florus, gui, d'ailleurs, ne lui a fourni qu'un moindre ombre de détails.

Les ressemblances se multiplient encore quand aux récits e Plutarque et d'Appien on compare le récit que fait Achoée à Cléopâtre au second acte. Ici encore nous ne pouvons lieux faire que de laisser parler le bonAmyot; sa naïveté un eu molle fera mieux ressortir la mâle vigueur des pensées t l'éclat du style de Corneille :

« Ayans donc arresté cela entre eux, ils donnèrent la comaission de l'exécuter à Achillas; lequel, prenant avec soy un eptimius, qui autrefois avoit eu charge de gens sous Pomeius, et Salvius, un autre centenier aussi, avec trois ou quare autres satellites, se fit mener à la galère où estoit Pom- >eius, dedans laquelle s'estoient aussi rendus tous les principaux personnages de sa suite, pour voir que ce seroit; mais uand ils virent cette manière de recueil, qui n'estoit royale iy magnifique, ny en chose quelconque respondant à l'espéance que leur avoit donnée Theophanes, attendu qu'ils ne oyoient que bien peu de gens, qui venoient à eux dedans me barque de pescheur, ils commencèrent à avoir suspect le •jeu de conte qu'on faisoit d'eux, et conseillèrent à Pompéius 4e tourner arrière et se eslargir en haute mer, pendant ru'ils estoient encore hors la volée du traict. Ce pendant la >arque s'approcha, et Septimius se leva le premier en pieds, mi salua Pompéius en langage romain du nom d'Imperator, ifui est à dire souverain capitaine, et Achillas le salua aussi

i. Histoire romaine, IV, 2.

en langage grec, et luy dit qu'il passast en sa barque, pou ce que le long du rivage il y avoit force vase et des bancs d sable, tellement qu'il n'y avoit pas assez eau pour sa galère mais en mesme temps on voyoit de loin plusieurs galères d celles du Roy, qu'on armoit en diligence, et toute la cost couverte de gens de guerre, tellement que quand Pompeiu et ceux de sa compagnie eussent voulu changer d'avis, il n'eussent plus sceu se sauver, et si y avoit davantage qu'e monstrant de se desfier ils donnoient au meurtrier quelqu couleur d'exécuter sa meschanceté. Parquoy, prenant con^ de sa femme Cornelia, laquelle desja avant le coup faisoit le lamentations de sa fin, il commanda à deux centeniei qu'ils entrassent en la barque de l'^Egyptien devant luy, et ' un de ses serfs affranchis, qui s'appelloit Philippus, avec u autre esclave qui se nommoit Scynes. Et comme ja Achilla luy tendoit la main de dedans sa barque, il se retourn devers sa femme et son fils, et leur dit ces vers de Sopho clés :

Qui en maison de prince entre, devient Serf, quoy qu'il soit libre, quand il y vient *.

Ce furent les dernières paroles qu'il dit aux siens quand : passa de sa galère en la barque, et pource qu'il y avoit loin d la galère à la terre ferme, voyant que par le chemin perso nn ne luy entamoit propos d'amiable entretien, il regarda Sept: mius au visage, et luy dit : « Il me semble que je te reco gnoy, compagnon, pour avoir autres fois esté à la guerre ave moy. L'autre luy fit signe de la teste seulement qu'il esto: Tray, sans luy faire autre response ne caresse quelconque parquoy n'y ayant plus personne qui dist mot, il print en s main un petit livret, dedans lequel il avoit escrit une haran gue en langage grec, qu'il vouloit faire à Ptolomœus, et s mit à la lire. Quand ils vindrent à approcher de la tera Cornelia, avec ses domestiques et familiers amis, se leva su ses pieds, regardant en grande destresse qu'elle seroit lissut Si luy sembla que elle devoit bien espérer, quand elle appfl ceut plusieurs des gens du Roy qui se présentèrent à 1 descente comme pour le recueillir et l'honorer; mais sure poinct ainsi comme il prenoit la main de son affranchy Phi lippus pour se lever plus à son aise, Septimius vint le premjl par derrière, qui luy passa son espée à travers le corps, aprè

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