‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 138 sur 420 · De quelques livres espagnols, latins et français · texte numérisé non relu

De quelques livres espagnols, latins et français

2. Sur nos comédies, excepté celles de Molière, où l'on trouve le vrai esprit de la comédie, et sur la comédie espagnole '1677).

abstraction?, on pourrait presque dire dans la dissection de l'être moral.

Quel luxe de détails pittoresques et concrets chez Alarcon ! et comme, à côté de cette prodigalité méridionale, l'art de Corneille paraît sobre et sévère ! Il n'y a pas moins de six tableaux dans la Verdad sospechosa1 . C'est dans la rue des Orfèvres, lasPlaterias, fréquentée du beau monde de Madrid, que don Garcia, écolier tout fraîchement sorti de Salamanque, rencontre Jacinta (Clarice) et Lucrèce, dont Corneille a respecté le nom. C'est dans le cloître du couvent de la Magdalena — détail bien espagnol — qu'il retrouvera, cachées sous leurs mantilles, les jeunes filles qu'il a entrevues, la nuit, à leur balcon. C'est dans le parc d'Atocha qu'il se battra en duel avec don Juan de Sosa (Alcippe) et que tous deux seront séparés par don Félix (Philiste), leur commun camarade d'Université. Corneille s'est contenté d'un récit, charmant sans doute, mais plus froid ; encore a-t-il pris soin d'élaguer certains détails caractéristiques, tels que celui de Vaqnus Dei sur lequel se brise l'épée de Garcia. Le père de celui-ci, don Beltran (Géronte), demande-t-il Jacinta en mariage, le poète, soyez-en sûrs, nous fera assister à cette démarche solennelle, qu'accueillera Jacinta, en présence de son oncle, devenu son tuteur après la mort de ses parents. Jacinta exprime-t-elle le désir de connaître son fiancé, nous verrons, comme elle, passer sous sa fenêtre Garcia et son père, à cheval, et la surprise de la jeune fille en reconnaissant l'étranger de la rue des Orfèvres fera l'effet d'un coup de théâtre, tandis que cette reconnaissance, annoncée,- puis oubliée, semble-t-il, par Corneille, est à peine indiquée par un jeu de scène peu intelligible, qui passe inaperçu. De même, au dénouement, la confusion du trompeur trompé est plus dramatique, parce que, loin d'être renfermée, comme chez Corneille, dans l'âme du menteur, elle éclate aux yeux de tous. Il suffil pour cela d'un mouvement de Garcia vers celle qu'il croit être Lucrèce et qui est Jacinta, d'un geste de don Juan de Sosa, qui lui montre la véritable Lucrèce ; les protestations <lo Garcia, auxquelles don Beltran, menaçant, impose silence, nous émeuvent plus, dès lors, que l'indifférence presque joyeuse avec Laquelle Dorante accepte sa mésaventure.

Si L'intrigue est parfois embrouillée chez Corneille, si l'acl

1. Nous empruntons plusieurs îles détails qui suivent à l'analyse communiquée par M. Viguier à L'auteur de L'édition des Grands Écrivains; mais nous ne pouvons Le Buivre jusqu'au boujt 'le s. -s conclusions, beaucoup trop sévères, à notre srns. pour l<: Menteur de Corneille.

tion, en général, a chez lui moins d'éclat, de force et de suite, si même, en certains passages, on sent quelque gêne et quelque lourdeur de main, c'est qu'il a dû tout condenser pour tout faire tenir dans les limites plus étroites des cinq actes classiques. Ne vantons point trop l'aisance avec laquelle se déploie l'imbroglio espagnol : Alarcon n'était point aux prises avec la règle tyrannique des trois unités, et peut supposer, par exemple, que trois jours se sont écoulés entre la scène du balcon et les incidents qui suivent. Il est vrai que la durée cbî l'action française est de trente-six heures environ, mais seulement en y comprenant les heures de nuit; car on dort dans le Menteur, et Corneille l'avoue en se justifiant : « Tout l'intervalle du IIIe au IVe acte vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs ; leur repos n'empêche pas toutetefois la continuité d'action entre ces deux actes, parce que ce IIIe n'en a pas de complète. Dorante le finit par le dessein de chercher les moyens de regagner l'esprit de Lucrèce, et, dès le commencement de l'autre, il se présente pour tâcher de parler à quelqu'un de ses gens et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même, si elle se montre1. »

L'unité de lieu semblait plus difficile à justifier; car nous passons des Tuileries à la Place Royale. Mais, quoi! ne suffitil pas que ces deux endroits soient contenus dans un même lieu général, qui est Paris, comme la scène, de Cinna ne sort point de Rome, bien qu'elle soit tantôt dans l'appartement d'Emilie, tantôt dans celui d'Auguste ? La duplicité de lieu n'existe donc pas, selon Corneille, si l'on ne change point de lieu dans le cours d'un même acte, surtout si l'on évite, et de varier les décorations d'un acte à l'autre, et de nommer les lieux particuliers : « Cela aiderait à tromper l'auditeur, qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevrait pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter2. » Abstenons-nous donc de toute « réflexion malicieuse et critique», et fermons les yeux sur les petites ruses qu'imagine le grand Corneille pour tourner des règles dont lui-même, sans le vouloir, fait naïvement ressortir l'inanité.

Ceci accordé aux admirateurs du théâtre espagnol, et ces gaucheries reconnues, il nous sera permis d'admirer l'art tout personnel avec lequel cet imitateur, qui n'est pas un plagiaire, sait accommoder au goût français les traits souvent forcés

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