ACTE IV, SCÈNE VU
Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné, 1360
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
SABINE
Je ne les crois non plus, mais j'en crois ses pistolcs.
LUCRÈCE
Il t'a donc fait présent?
Voyez.
LUCRÈCE
Et tu l'as pris ?
SABINE
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables, 1365
J'en ai pris les témoins les plus indubitables ;
Et je remets, madame, au jugement de tous
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
Et si ce traitement marque une âme commune.
LUCRÈCE
Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune ; 1370
Mais, comme en l'acceptant tu sors de ton devoir, Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.
SABINE
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?
LUCRÈCE
Dis-lui que, sans la voir, j'ai déchiré sa lettre.
SABINE
0 ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous? 1375
LUCRÈCE
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux.
Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes,
Et l'avertis surtout des heures et des lieux
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux. 1380
1360. Sur la locution en donner, voyez la note du vers 1168. 1368. Si, latinisme, an; je remets si, je remets à voir, à juger si, tour elliptique.
1376. De ta part, de ton côté, en ton nom seul.
1377. Voltaire dit, avec quelque sévérité : « On ne conte pas le naturel; on le peint, on le décrit. » — Dextrement , adroitement. Ce mot était déjà vieux à la lin du xviie siècle. Furetière (1600) le donne, mais Richelet, dès 1680, et l'Académie, en 1614, ne l'ont pas admis. Corneille l'a souvent employé jusqu'en 1642; à partir de cette époque, il ne s'en est plus servi, et depuis il l'a fait disparaître de la plupart des passages où il se trouvait. » (Marty-Laveaux.)
Sans rien mettre an hasard, je saurai dextrement
Accorder vos soupçons et son contentement. [Médéc, IV, iv.)
1380. Var. — Qu'il peut me rencontrer et paraître à mes yeux. (1644-16B6.)
Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure.
SABINE
Ah ! si vous connaissiez les peines qu'il endure, Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint : Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
LUCRÈCE
Pour apaiser les maux que cause cette plainte, 1385
Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte, Et sache entre les deux toujours le modérer, Sans m'engager à lui, ni le désespérer.