ACTE II, SCÈNE III
CLÉOPATRE
Si j'en crains les effets, j'en vois la violence.
PTOLOMÉE
Pour le bien de l'Etat tout est juste en un roi.
Ce genre de justice est à craindre pour moi :
Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée, 605
Il en coûte la vie et la tête à Pompée.
PTOLOMÉE
Jamais un coup d'Etat ne fut mieux entrepris.
Le voulant secourir, César nous eût surpris :
Vous voyez sa vitesse, et l'Egypte troublée
Avant qu'être en défense en serait accablée; 610
Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur
Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.
CLÉOPATRE
Je ferai mes présents; n'ayez soin que des vôtres, Et dans vos intérêts n'en confondez point d'autres.
PTOLOMÉE
Les vôtres sont les miens, étant de même sang. 615
CLÉOPATRE
Vous pouvez dire encore : étant de même rang, Étant rois l'un et l'autre; et toutefois je pense
603. Ptolomée répète, pour ainsi dire, la leçon que Photin lui a faite, mais il la répète mal, avec quelque embarras : il a pris à Photin sa morale cynique, mais non pas sa manière nette et incisive de l'exprimer.
605. Cette construction d'après est toute latine : post urbem conditam,
Sost devictos hostes, post eladem acceptant, etc. Notre tournure après que... est eaucoup plus lourde. Il faut regretter ce latinisme disparu.
Après mon père mort, je n'ai point à choisir. (Cid. 1208.) Après la mort du comte et les Mores défaits. {Ibid, 1523.)
610. Corneille emploie indifféremment avant que de, et avant que, suivi immédiatement d'un infinitif, sans de; c'est ainsi qu'il écrira dans la même pièce : « avant que de combattre » et « avant que sortir » (Cid, 1288, 1334). Racine et Molière écrivent, comme lui : « avant que partir... avant que nous lier » (Mithridate, III, 1 ; Misanthrope, I, 2), et Saint-Simon : « Avant partir ». Cette tournure était même regardée comme plus correcte au xvh8 siècle, malgré l'autorité de Vaugelas.
612. Sûre désormais de son triomphe, Cléopâtre n'invective plus, comme à l'acte premier, elle raille, et sa fine ironie n'est pas moins insultante pour son frère que ne l'étaient ses reproches . C'est ici qu'éclate sa supériorité en face de Ptolomée, dont l'attitude est si gauche et le ton si piteux.
615. On jugerait aujourd'hui cette construction incorrecte, car étant devrait, grammaticalement, se rapporter au sujet de la phrase : les vôtres, mes intérêts, et se rapporte, en réalité, à l'idée contenue dans les vôtres et les miens : nous avons mêmes intérêts, puisque nous avons même origine.
Que nos deux intérêts ont quelque différence.
PTOLOMÉE
Oui, ma sœur, car l'État dont mon cœur est content Sur quelques bords du Nil à grand'peine s'étend; 6
Mais César, à vos lois soumettant son courage, Va vous faire régner sur le Gange et le Tage.
CLÉOPATRE
J'ai de l'ambition, mais je. la sais régler :
Elle peut m'éblouir, et non pas m'aveugler.
Ne parlons point ici du Tage ni du Gange ; 61
Je connais ma portée, et ne prends point le change.
PTOLOMÉE
L'occasion vous rit, et vous en userez.
Si je n'en use bien, vous m'en accuserez.
PTOLOMÉE
J'en espère beaucoup, vu l'amour qui l'engage.
CLÉOPATRE
Vous la craignez peut-être encore davantage ; 630
Mais quelque occasion qui me rie aujourd'hui,
N'ayez aucune peur, je ne veux rien d'autrui :
Je ne garde pour vous ni haine ni colère,
Et je suis bonne sœur, si vous n'êtes bon frère.
PTOLOMÉE
Vous montrez cependant un peu bien du mépris. 635'
CLÉOPATRE
Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.
620. Bords, surtout en poésie, a ouvent la signification de région, pays, et
non pas seulement de rivage.
. Elle L'a déjà dil au y. 430.
• .. Ce qui ni à la portée de quelqu'un, c'est, au propre, ce qu'il peut
atteindre; ugurément, ce qu'il est capable de faire. Je connais ma porter, c'est
donc entendre : je sai* ou je puis aspirer et dans quelle mesure j'ai le droit
ambitieuse, ('.rite acception a vieilli, mais était alors très usitée. « i naissons donc notre portée, » écrivait Pascal (Pensées, I, l, éd. Havet). Con lui-même a très nettement marqué Le sens de ce mot, Lorsqu'il dit, dans les' Poésiei diverses :
il n'est dam tons les arH cecret pi us excellent
Qna d'y vuir sa porté* Bt choisir son talent. (XXViii.)
ô35. Un peu kiei du mépris semble une expression plutôt comique que